BFMTV
Religions

Gilles Kepel: "On assiste depuis 2005 à l'émergence d'un nouveau jihadisme"

Gilles Kepel, politologue et spécialiste de l’islam, était l’invité de Jean-Jacques Bourdin, sur BFMTV et RMC, ce mercredi.

Politologue, spécialiste du monde arabe et de l'islam, l'universitaire Gilles Kepel était l'invité de BFMTV et RMC, ce mercredi matin, pour parler de son nouveau livre Terreur dans l'Hexagone (éd. Gallimard) co-signé avec Antoine Jardin, spécialiste du vote populaire dans les banlieues.

Un nouveau jihadisme international développé dès 2005

Alors que l'année 2015 a été endeuillée par deux séries d'attentats en France, en janvier et en novembre, cet ouvrage revient sur la genèse du jihad français et sur l'évolution du terrorisme international, d'Al-Qaïda à Daesh.

"Il y a eu trois générations du jihadisme international. On voit bien que ce à quoi nous sommes confrontés depuis 2005, c'est l'émergence d'un nouveau jihadisme à la base. Un Syrien, Abu Musab al-Suri, a inventé ce nouveau terrorisme, qu'il appelle 'système' et non pas 'organisation'. L''organisation', c'était Ben Laden. Elle répondait à une logique pyramidale: on envoyait des étrangers à qui on avait payé des billets d'avion commettre des attentats sur le sol américain", développe Gilles Kepel.

A l'inverse, Suri, ancien officier des relations publiques de Ben Laden, estime que la mobilisation des masses a échoué, et qu'il faut désormais se focaliser sur l'Europe et non plus sur l'Amérique. La stratégie défendue par Abu Musab al-Suri consiste alors à se concentrer sur des jeunes, mécontents de leur sort, et qui ont rompu, en termes de valeurs, avec les sociétés européennes.

"Selon Suri, il faut, d'autre part, s'appuyer sur un espace dans lequel les jeunes vont aller se former, avant de revenir pour perpétrer des attentats, et ainsi casser les sociétés européennes de l'intérieur", ajoute Gilles Kepel. Un phénomène que l'on observe aujourd'hui avec le départ de jeunes européens vers la Syrie, où ils vont se former dans les rangs de Daesh. 

"Cette machine est mise en place dès 2005, et va mûrir pendant une dizaine d'années, à travers les réseaux sociaux, ce que les services de renseignement n'ont pas vu venir, et par l'incubateur des prisons", explique l'expert. 

Montées du jihadisme et du FN, deux phénomènes "qui se ressemblent"

Y'a-t-il un lien entre l'émergence d'un jihadisme français et la poussée du Front national, qui a atteint le plus haut niveau de son histoire lors des élections régionales?

"Oui", répond Gilles Kepel, pour qui "ce sont deux phénomènes congruents, qui se ressemblent". "Dans les deux cas, il y a une inclusion de plus en plus faible. Dans les quartiers défavorisés des banlieues populaires, la perspective d'avoir un emploi est de plus en plus faible, donc à partir du moment où il y a le sentiment que l'école ne sert à rien, d'une certaine façon les valeurs qu'elle porte sont jetées avec l'eau du bain par ceux qui sont marginalisés. Du côté de l'extrême droite, il y a un phénomène qui n'est pas complètement différent, qui touche d'autres personnes".

Pour le politologue, ces constats posent la question du lien entre le système politique français et la société. "On a le sentiment que les partis politiques sont des coquilles vides, qu'ils tournent en boucle, et que la société se développe et se sent déboussolée", fait valoir Gilles Kepel, pour qui l'année 2016 doit être "fondamentale" sur cette question.

Selon le spécialiste, le "terreau" de la problématique de la poussée du jihadisme est essentiellement le fait que la société "n'est plus inclusive". Le risque majeur est alors le repli identitaire et communautaire, qui peut scinder la société. Et Gilles Kepel de rappeler: "Dans la littérature jihadiste, il est clairement dit que l'objectif est le déclenchement d'une guerre civile".