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Pourquoi le topless a disparu des plages

Des baigneurs à Argelès-sur-Mer, près de Perpignan, le 22 juillet 2020 (photo d'illustration)

Des baigneurs à Argelès-sur-Mer, près de Perpignan, le 22 juillet 2020 (photo d'illustration) - Raymond Roig

Le monokini n'a plus la cote. Regard des autres, diktats de la beauté et retour d'un certain puritanisme expliqueraient que le topless, un temps en vogue, soit aujourd'hui mal vu.

Le monokini se fait de plus en plus rare en bord de mer. Pourtant, il y a quelques décennies, il était très courant que les femmes pratiquent le topless à la plage. Aujourd'hui, moins de deux femmes sur dix de moins de 50 ans font tomber le haut, selon un sondage Ifop mené l'année dernière. Elles étaient pourtant près de trois sur dix il y a dix ans et plus de quatre sur dix il y a une trentaine d'années.

"Ce n'est plus de mon âge"

Roseline*, 74 ans, était dans sa jeunesse l'une de ses adeptes. Cela a même été le cas pendant une trentaine d'années.

"À l'époque, on n'avait pas de complexe, se rappelle-t-elle pour BFMTV.com. N'importe quelle femme de n'importe quel âge était seins nus, c'était tout à fait ordinaire. On était dans la foulée de Mai-68 avec un esprit de libération des corps."

La septuagénaire se souvient qu'au début des années 70, elle partait avec son conjoint un mois en vacances l'été au bord de la mer "pour le prix d'une semaine aujourd'hui". Avec pour objectif de rentrer bronzée.

"On arrivait à la plage dès 10 heures du matin et on ne repartait qu'à la nuit tombée. Il fallait rentrer bronzé à tout prix. Je me souviens qu'on venait d'acheter notre maison et que même dans le jardin, je bronzais seins nus. L'agriculteur d'en face n'arrêtait pas de faire des allers-retours en tracteur devant chez nous, il n'avait sans doute jamais vu ça!"

Mais aujourd'hui, Roseline n'envisage plus de faire tomber le haut. "Ce n'est plus de mon âge." Sans compter qu'elle ne supporte plus ni le soleil ni la chaleur.

"C'était une autre époque, aujourd'hui on nous répète les messages de prévention sur les méfaits du soleil. Maintenant, je ne m'expose plus et je cherche l'ombre."

Moins de deux femmes sur dix

La tendance est similaire chez les Britanniques, les Allemandes ou les Italiennes, où le monokini séduit de moins en moins. L'enquête de l'Ifop pointait également que "plus du tiers des 50-69 ans se mettent régulièrement seins nus au bord de la mer, contre à peine 20% des jeunes Européennes de moins de 30 ans".

Si le topless, symbole de libération du corps féminin, n'est plus à la mode, ce serait notamment pour des raisons de santé, selon le sociologue et anthropologue Christophe Colera, auteur de La nudité: pratiques et significations.

"La sensibilisation aux risques que présente l'exposition au soleil pour les seins explique en partie ce phénomène", assure-t-il à BFMTV.com.

Le motif sanitaire est en effet la première raison avancée pour expliquer le couvrement des poitrines, notait encore l'étude de l'Ifop.

Delphine*, 43 ans, a bien tenté "deux ou trois fois" le topless à la plage il y a une vingtaine d'années, "pour faire comme tout le monde", raconte-t-elle à BFMTV.com. Mais assure ne jamais avoir été à l'aise en monokini.

"Et pourtant, j'ai posé nue pendant des années dans des ateliers d'artistes. Mais paradoxalement, je ne me suis jamais sentie nue quand je posais, alors que c'était exactement l'impression que j'avais topless à la plage."

Si elle dit avoir "bien conscience que dans certaines cultures, les femmes vivent torses nus et que cela ne pose aucun problème", Delphine considère que la poitrine n'est pas une partie du corps comme les autres.

"J'ai allaité mes deux enfants, ajoute-t-elle. Pour moi, c'est quelque chose de très intime."

Et pour elle aussi, les enjeux sanitaires sont primordiaux. "Au-delà de ces considérations philosophique, s'exposer seins nus me paraît aussi dangereux que de marcher sur du verre pilé."

"Ça ne m'a jamais fait envie"

Le chercheur Christophe Colera note également le retour de nouvelles formes de pudeur pour expliquer cette tendance.

"Il y a aussi parfois la crainte d'être ennuyées par des hommes, poursuit-il. Mais des enquêtes ont aussi montré que beaucoup de femmes n'appréciaient pas de voir des corps d'autres femmes trop dénudés autour d'elles."

Selon l'enquête de l'Ifop, l'acceptation sociale du nu intégral ou partiel sur les plages régresse d'année en année avec une proportion croissante de Françaises "gênées à l'idée d'y voir une femme totalement nue (70% en 2019, contre 48% en 2009) ou bronzant seins nus (29% en 2019, contre 22% en 2009)". Faut-il y voir un certain puritanisme?

Maïlys*, 34 ans, n'a quant à elle jamais envisagé le topless. "Personnellement, ça ne m'a jamais fait envie bien que je ne sois pas spécialement pudique. En plus, j'ai la peau très claire, ça ferait plus de surface à tartiner de crème solaire", indique-t-elle à BFMTV.com. Mais elle se félicite que certaines femmes se l'autorisent.

"Ça ne me dérange pas du tout que des femmes soient seins nus, chacune est libre de faire comme elle le souhaite. Mais c'est vrai qu'il y en a de moins en moins sur les plages. Et celles qui enlèvent le haut se font systématiquement regarder par tout le monde."

"Faire d'une femme un homme comme les autres"

Ces dernières seraient celles "qui correspondent le plus aux normes morphologiques dominantes ou, en tous cas, qui affichent un fort sentiment d'estime de soi sur le plan esthétique", observait l'Ifop, "soit deux fois plus que celles qui se trouvent laides". La crainte de ne pas correspondre aux canons de beauté pousserait donc à moins se dévoiler.

Pour Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de la communication à l'Université Grenoble-Alpes, la plage est l'un des lieux les plus normatifs.

"La proposition du topless avait d'intéressant de faire d'une femme un homme comme les autres. Mais dans les périodes de crise, le corps des femmes cristallise des enjeux de pouvoir et de tension entre ce qu'il faut et ce qu'il ne faut pas faire."

Autre enseignement: si les jeunes femmes de moins de 25 ans ne pratiquent pas le topless, ce serait notamment par crainte d'attiser le désir des hommes ou d'être victime d'une agression physique ou sexuelle. C'est pour cela que Fabienne Martin-Juchat voit dans la disparition du topless une forme de repli.

"Tout ce qui a trait à la sensualité doit disparaître, ce qui est paradoxal alors que le corps et la sexualité n'ont jamais été autant exposés, souvent de manière stéréotypée d'ailleurs".

Crainte supplémentaire pour ces jeunes femmes: la peur de subir des critiques négatives sur leur physique. "Il y a une très forte pression à sculpter son corps, à en faire une œuvre d'art et à donner l'image d'un idéal de soi par le travail de son corps. Cela devient même un objectif identitaire, analyse encore Fabienne Martin-Juchat, auteure de L'Aventure du corps à paraître à l'automne. Un projet de quête de soi qui fait l'amalgame entre l'être et le paraître."

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https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV