BFMTV

Pourquoi l'isolement et la solitude conduisent plus facilement au mal-logement

BFMTV

Les modèles familiaux ayant évolué, la part des ménages contenant une seule personne a augmenté ces dernières années. Or, le parc immobilier n'a pas assez de petits logements abordables à proposer pour cette population, qui rencontre des difficultés à se loger.

La fondation Abbé Pierre publie ce jeudi son 25e rapport sur "l’état du mal-logement en France". Le principal chapitre de cette édition est consacré au lien entre isolement et mal-logement. La part des personnes seules a en effet fortement progressé ces dernières années en France, représentant plus de 30% des ménages actuels. Ce phénomène continue de prendre de l'ampleur, alors que le parc immobilier ne prévoit pas assez de petits logements pour ces populations, qui se retrouvent en difficulté pour trouver une habitation.

Le rapport de la fondation donne plusieurs raisons à ce nombre croissant de personnes seules: "le report par les jeunes des engagements dans la vie adulte et dans l’établissement conjugal, les ruptures conjugales plus fréquentes et enfin le vieillissement des populations qui laisse souvent des personnes seules pendant de longues années".

"Un grand retard dans la création de petits logements"

"Ce n'est pas nouveau, on observe que de plus en plus de personnes habitent seules", souligne à BFMTV.com Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé Pierre. Or le parc immobilier n'est pas préparé à les accueillir, car il "évolue très lentement, il y a un grand retard dans la création de petits logements", explique-t-il.

Dans le monde du logement vit encore l'idée qu'on emménage en famille, en ce sens on trouve plus de T3 et de T4 (logements de trois ou quatre pièces) que de T1 et T2, développe Manuel Domergue. "Mais le schéma des familles a évolué, et le logement doit s'adapter à cette évolution", au risque de voir une partie de la population avoir toujours plus de mal à se loger.

Ce décalage entre demande de petits logements et offre limitée alimente la crise du logement. De l'étudiant à la personne âgée veuve, en passant par la femme qui vient de quitter son mari, les situations des personnes seules sont très diverses, et cet effet de concurrence dans l'accès au logement se fait "au détriment des personnes seules les plus précaires", souligne le rapport.

Les précaires plus facilement en danger

La solitude en elle-même est souvent liée à une certaine précarité. "Les ménages composés d'un seul adulte sont particulièrement touchés par la pauvreté", explique le rapport. "Les individus percevant des bas revenus, inférieurs à 1200 euros par mois, sont ainsi surreprésentés parmi les personnes isolées".

"Suite à un divorce, 20% des femmes basculent dans la pauvreté contre 8% des hommes", souligne le rapport de la Fondation. "On a eu des témoignages de couples qui se séparent, et alors se pose la question du logement. Faute de solution d'habitation, certains restent plusieurs années avec leur ex-conjoint", même dans des cas difficiles de violences conjugales, explique Manuel Domergue. "C'est un véritable frein pour s'émanciper".

La Fondation a testé dans différentes grandes villes les possibilités pour les petits ménages (une personne seule ou une famille monoparentale) de louer un T1 ou un T2. "Nous avons voulu voir ce qu'une personne à bas revenus pouvait se payer sur une agglomération précise, en comptant les APL", explique le directeur des études. Résultat? "Il n'y a pas de logement accessible pour eux". Les personnes pour qui il semble impossible de se loger sont celles au revenu minimum, le RSA.

La solution reste l'accès au parc social avec l'aide des APL (Aide Personnalisée au Logement), mais il y a "une pénurie de logements dans ce parc, et les personnes seules se retrouvent parfois en difficulté face à la constitution d'un dossier. Quand on n'a pas les codes, sans aide il est difficile de se mobiliser", explique Manuel Domergue.

"Les personnes seules accèdent plus difficilement au logement social - taux d'attribution annuel de 19%, contre 26% pour les ménages de deux ou trois personnes", rappelle le rapport de la Fondation.

Le cercle vicieux de l'isolement et du mal-logement

Ces personnes sans logement se retrouvent donc à chercher d'autres solutions. "Ils sont obligés de rester chez leurs parents, leurs amis, un tiers... Ou se reporter sur la périphérie" ce qui déclenche d'autres problématiques au quotidien, par exemple de mobilité, explique Manuel Domergue. Ils peuvent aussi se tourner vers des logements moins chers, mais qui se trouvent parfois être insalubres. Les plus précaires auront recours à un hébergement d'urgence, mais là encore l'accès peut-être compliqué.

"Comme ils sont jeunes et célibataires, ils ne sont jamais pris en charge", explique l'association AADJAM (Association d'Accès aux Droits des Jeunes et d'Accompagnement vers la Majorité), à propos des hommes sans abri.

Or la problématique du mal-logement entraîne également l'isolement. Quand le logement dans lequel on vit est insalubre, ou qu'on vit en hébergement d'urgence, il y a un "sentiment de honte" à l'idée de le montrer, il est beaucoup plus difficile d'inviter des gens chez soi par exemple, cela coupe le lien social. On retrouve ce frein au niveau familial, car le mal-logement peut "compliquer ou rendre impossible la garde alternée des enfants en cas de séparation des parents", note la Fondation Abbé Pierre. En ce sens on peut parler d'un véritable cercle vicieux: l'isolement rend difficile l'accès au logement, et le mal-logement qui peut en découler accentue cet isolement.

Quelles solutions?

Pour la Fondation Abbé Pierre, les pouvoirs publics doivent s'emparer de cette problématique et mener une politique de construction de petits logements abordables pour répondre à la demande. L'exemple de la ville de Dunkerque est mis en avant dans le rapport.

L'adjoint au maire de cette ville du Nord déclare que dans sa commune un "demandeur sur deux est une personne isolée. On a négocié avec les opérateurs pour qu'ils construisent une majorité de petits logements", bien qu'une pénurie de ce type d'habitation existe également sur cette zone. La Communauté de communes incite également à construire des T2 dans chaque nouveau programme immobilier, et incite les bailleurs sociaux à ne pas vendre leurs petits logements.

La Fondation Abbé Pierre recommande également de lancer des actions pour "rompre avec l'isolement". "Prévenir, parmi les plus exposés, comme les personnes âgées ou sans-domicile, l'apparition du sentiment d'abandon et de solitude en favorisant le lien avec les autres (...) pour leur permettre de sortir de leur isolement".
Salomé Vincendon