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Poignée de mains, rassemblements: comment expliquer notre relâchement face au Covid?

Des personnes à la fenêtre de leurs appartements applaudissent les personnels soignants, le 30 mars 2020 à Paris pendant confinement instauré en France

Des personnes à la fenêtre de leurs appartements applaudissent les personnels soignants, le 30 mars 2020 à Paris pendant confinement instauré en France - GEOFFROY VAN DER HASSELT, AFP/Archives

Si les Français et Françaises portent avec assiduité leur masque, il semblent moins scrupuleux sur le respect des autres gestes barrières. Alors que l'épidémie n'a jamais été aussi vive et que la situation sanitaire est critique, plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce phénomène.

Jusqu'à il y a peu, certains nettoyaient méticuleusement tout ce qui entrait chez eux au gel hydroalcoolique, des courses en passant par les semelles de leurs chaussures ou les roues de la poussette. D'autres encore nous racontaient qu'ils avaient décidé de ne plus voir leurs amis, de ne plus aller au cinéma ou au restaurant pour ne pas risquer de s'exposer au Covid-19. Mais voilà, cet excès de précaution n'a pas fait long feu.

"L'impression que finalement, ce n'était pas si grave"

C'est le cas de Stéphanie (qui a souhaité que son prénom soit modifié), une enseignante de 43 ans qui réside avec son fils en banlieue parisienne. Si elle a fait partie de ceux et celles qui se sont armées de lingettes désinfectantes pour astiquer bouteilles d'eau, paquets de gâteaux et sachets de fromage râpé dès le début du confinement, elle a progressivement arrêté. "Cet été, je ne le faisais déjà plus", se souvient-elle pour BFMTV.com. Elle précise cependant qu'elle porte scrupuleusement son masque dès qu'elle sort de chez elle.

"Je ne sais pas pourquoi j'ai arrêté de nettoyer mes courses, s'interroge-t-elle. Peut-être parce qu'avec la reprise du travail, je n'ai plus eu le temps. Et puis j'ai aussi eu l'impression que ça ne servait à rien. Au mois de mars, quand je voyais les pompiers intervenir chez des gens, ils portaient des espèces de combinaison de protection, c'était surréaliste".

"On a été confiné, on avait l'impression de vivre quelque chose de très grave. Et puis on nous a déconfiné, on a pu reprendre notre vie, retourner au travail, ça donnait l'impression que finalement, ce n'était pas si grave", ajoute-t-elle.

Comme l'a observé Santé publique France, les Français et Françaises respectent de moins en moins les gestes barrières. Si, globalement, ils portent bien leur masque, ils en oublient la distanciation. En clair, ils et elles respectent de moins en moins le mètre de distance, ont repris leurs anciennes habitudes de poignées de mains et d'embrassades, se lavent moins systématiquement les mains et n'évitent plus les rassemblements, réunions et regroupements. Ce qui explique qu'aujourd'hui, la situation soit "critique" et que l'épidémie ait battu dimanche un nouveau record en France avec officiellement plus de 52.000 nouveaux cas positifs rapportés en 24 heures.

"On ne comprend plus rien"

En classe, "il arrive qu'on soit plus de 35", explique encore Stéphanie, en comptant élèves et auxiliaires d'éducation. Impossible selon cette enseignante de respecter le mètre de distance. "On peut être 35 dans une petite salle de classe mais pas 15 dans un gymnase pour un cours de yoga? On ne comprend plus rien et on ne sait plus ce qu'il faut faire", déplore la quadragénaire, qui dénonce des contradictions de la part des autorités.

"On nous a dit que si l'on portait des masques, le mètre de distance n'était pas nécessaire mais aussi qu'on pouvait enlever le masque si l'on était à plus de deux mètres. Quand vous avez une journée de cours avec six ou sept classes qui s'enchaînent dans ces conditions, ce principe de distanciation n'a plus aucun sens. Comment expliquer aux enfants qu'ils doivent respecter cette distance dans leur vie au quotidien alors qu'ils sont les uns sur les autres toute la journée? C'est grotesque."

La confusion, c'est également ce que pointe Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de la communication à l'Université Grenoble-Alpes. "Les règles n'étant pas les mêmes selon les espaces, cela donne une impression de fluctuation qui conduit à un bricolage individuel, arbitré selon ce que chacun estime juste ou non de faire et selon la hiérarchie de ses propres choix", analyse-t-elle pour BFMTV.com.

Des messages contradictoires

Un point de vue que partage Marie-Claire Villeval, directrice de recherche au CNRS qui mène actuellement une étude sur les conséquences de la distanciation sociale dans la vie quotidienne. "Les messages contradictoires ont brouillé la compréhension des consignes sur le respect des gestes barrières", pointe-t-elle pour BFMTV.com. D'autant que pour certains, si respecter ces gestes représentent bel et bien un coût, les avantages leur semblent parfois très éloignés.

"Une personne qui n'est pas à risque voit le coût mais pas le bénéfice associé. Et le fait que certains ne respectent pas la règle donne ainsi l'excuse à d'autres pour ne pas le faire systématiquement. Cela se diffuse et au cours du temps, la volonté de coopérer diminue. La menace d'un reconfinement devrait pourtant remotiver certains à observer ces règles bien qu'il soit peut-être un peu tard."

Alors que la situation s'aggrave, se tend et accélère jour après jour, que l'Irlande et le Pays-de-Galle ont de nouveau imposé un confinement, une dizaine de ministres doivent se réunir mercredi soir pour évoquer la crise sanitaire. Et la piste d'un reconfinement - partiel, local ou total - n'est plus exclue.

"On connaît le virus, j'en ai moins peur"

Adel (qui a souhaité garder l'anonymat), un Parisien de 41 ans, se serait bien confiné quelques semaines de plus en mai dernier. Ce webmaster nous racontait lors du déconfinement qu'il n'était alors pas question pour lui de faire comme avant, de se rassembler entre amis ou encore de retourner au restaurant. Une résolution qui a tenu jusqu'à l'été. "Maintenant, on connaît le virus, j'en ai moins peur, témoigne-t-il pour BFMTV.com. Je sais que je ne suis pas une personne à risque."

Le quadragénaire, qui a télétravaillé jusqu'en septembre, a dû retourner sur son lieu de travail et a progressivement repris le cours de sa vie. Lui qui n'envisageait pas de fréquenter des lieux collectifs a même repris le TGV et a revu ses amis, mais avec quelques restrictions tout de même.

"J'ai dîné avec des amis, mais pas plus de deux ou trois personnes, précise Adel. Je suis aussi allé à des anniversaires, mais très tôt pour être le premier et éviter de croiser trop de monde. Je suis invité à un brunch ce week-end, je ne sais pas si je vais y aller, ou alors je vais passer au tout début et repartir vite."

L'importance du regard des autres

La perception de la norme jouerait également dans le respect des gestes barrières, ajoute Marie-Claire Villeval, spécialiste d'économie expérimentale et comportementale. "Selon la pression sociale et ce qui est jugé approprié ou non, on peut plus ou moins dévier de la norme", note-t-elle. Tout dépendrait donc du regard des autres.

"C'est ce que l'on a observé lors de la première vague, la norme et la pression étaient alors fortes. Mais maintenant, sachant ce que cela implique comme sacrifices pour le bien commun, c'est moins bien accepté. Et si la pression est molle ou si la norme ne s'impose pas, c'est-à-dire si mon comportement ne génère pas de désapprobation, chacun fait de moins en moins sa part avec en plus tout l'arsenal de mauvais arguments et de mauvaises excuses, comme 'de toute façon tout cela n'a pas empêché la deuxième vague', pour reporter sur d'autres le respect de la norme."

Mais pour l'universitaire Fabienne Martin-Juchat, également auteure de L'Aventure du corps à paraître prochainement, il ne faudrait pas oublier que les relations humaines rassurent et apaisent dans les moments d'incertitude. "Dans une situation particulièrement anxiogène, comme c'est le cas en ce moment entre le Covid, la crise économique et la récente attaque terroriste, la sécurité affective représente une des manières de combattre la peur." Pas étonnant donc qu'elles apparaissent comme un refuge.

"Autant on peut arriver à se contenir au travail, dans les centres commerciaux ou les transports en commun, autant on baisse la garde dans l'intimité. Et cela pour des besoins vitaux. Car le lien social, c'est aussi vital que manger et boire. Cela fait aussi partie des valeurs de notre société. Or, respecter les gestes barrières, c'est demander aux individus de renoncer à des acquis civilisationnels. Cela explique pourquoi certains aient plus de mal que d'autres. Et puis il y a aussi ce petit côté insoumis propre aux Français, comme si renoncer à certaines de leurs habitudes était une atteinte à leurs libertés. Cela n'excuse pas, mais ça explique bien des choses."

Céline Hussonnois-Alaya