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"On fait ce qu'on peut": les débuts des enseignements de spécialité vus par les enseignants

Des élèves masquées viennent récupérer leurs notes du baccalauréat au lycée Jean-de-la-Fontaine, à Paris, le 7 juillet 2020  (photo d'illustration)

Des élèves masquées viennent récupérer leurs notes du baccalauréat au lycée Jean-de-la-Fontaine, à Paris, le 7 juillet 2020 (photo d'illustration) - Martin BUREAU © 2019 AFP

C'est l'une des innovations du nouveau bac. Mais avec l'enseignement à distance et la suppression des épreuves au profit du contrôle continu, les enseignements de spécialité connaissent des débuts moins ambitieux que prévu.

Après les perturbations de l'année dernière dues à la pandémie de Covid-19, le confinement, l'enseignement à distance; puis une rentrée à l'automne hybride, mêlant distanciel et présentiel; et enfin l'annonce de la suppression des épreuves prévues initialement en mars remplacées par du contrôle continu, les enseignements de spécialité auront connu des débuts difficiles.

Les maths pour quatre élèves sur dix

Ils représentent pourtant, avec le grand oral, les deux grandes nouveautés de la réforme du bac, entrée en vigueur l'année dernière pour les élèves de première et cette année pour ceux de terminale. Différentes disciplines sont proposées - dont humanités, littérature et philosophie/ histoire géographie, géopolitique et sciences politiques/ sciences économiques et sociales (SES)/ mathématiques/ physique chimie ou encore sciences de l'ingénieur - avec pour vocation de remplacer les anciennes filières L, ES ou S de la voie générale et de préparer l'orientation dans le supérieur.

Dans le détail, la réforme implique le choix de trois spécialités en classe de première pour n'en garder que deux en terminale. L'année dernière, les mathématiques - choisie par six lycéens sur dix - avait été sujette à controverse, jugée particulièrement difficile. À la rentrée de septembre, ce pourcentage était en légère baisse chez les élèves de terminale: quelque 41% l'ont conservée. Un tiers ont gardé la physique-chimie ou les SES et 27% les sciences de la vie et de la Terre (SVT) ou l'histoire-géographie, rapporte la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) du ministère de l'Éducation nationale.

D'un point de vue statistique, la Depp précise également que la doublette mathématiques, physique-chimie est la plus fréquemment choisie - soit par deux élèves sur dix. Et parmi les quatre combinaisons les plus fréquentes, qui regroupent la moitié des effectifs de terminale, trois sont dites "scientifiques".

"L'année est particulière", confie à BFMTV.com Jean-Rémi Girard, président du Snalc et enseignant de lettres modernes. "Le retour des élèves en classe varie en effet d'un établissement à l'autre, souvent par demi-groupe le matin ou l'après-midi, ou une semaine sur deux. Certains lycées ont également préféré découper la semaine pour faire revenir l'ensemble des élèves d'un niveau sur certains jours."

"On fait ce qu'on peut avec les programmes", poursuit Jean-Rémi Girard. "On les traite de la manière la plus compatible possible avec les heures que l'on a. Et on essaie de prioriser avec ce qui semble essentiel. Mais évidemment, nous ne pouvons garantir que 100% du programme sera traité, ce qui est également vrai pour les autres matières."

Car l'objectif principal des enseignants, c'est avant tout de ne pas perdre d'élèves en cours de route et limiter le décrochage. Ce que confirme Alexis Torchet, secrétaire national du Sgen-CFDT. "Dans une période de crise profonde, notre mission c'est d'accompagner les élèves vers le bac et le post-bac", pointe-t-il pour BFMTV.com.

Quelle valeur pour le contrôle continu?

Reste que tous les problèmes ne seraient pas encore réglés, notamment sur les programmes en eux-mêmes, estime Alexis Torchet, du Sgen-CFDT. "Dans certaines disciplines, comme les sciences de la vie et de la Terre, il y a un malentendu didactique sur le sens des contenus et les attendus. La réforme a été précipitée, les mesures sanitaires liées à l'épidémie n'ont rien arrangé."

Et selon lui, l'organisation du contrôle continu pose également question alors que des consignes précises du ministère quant à l'évaluation des élèves sont attendues. Les enseignants seront-ils tout de même invités à piocher dans la banque nationale de sujets ou libres de faire plancher leurs élèves comme ils le souhaitent? Claire Guéville, secrétaire nationale responsable du lycée au Snes-FSU et professeure d'histoire-géographie, s'interroge sur la valeur de ce contrôle continu.

"Forcément, les notes des premier et deuxième trimestres sont plus faibles, elles témoignent d'une progression des élèves", témoigne-t-elle pour BFMTV.com. Mais cela risque d'hypothéquer le bac de certains. Et puis d'un établissement à l'autre, voire d'une classe à l'autre, certains auront plus ou moins avancé dans les programmes, les contrôles et les notes seront différentes avec le risque, notamment par les commissions d'harmonisation, que le bac repose sur la réputation d'un établissement."

Un système profondément injuste et inégalitaire, regrette Claire Guéville qui aurait préféré que les épreuves, au lieu d'être annulées, soient repoussées au mois de juin afin de conserver une dimension nationale au diplôme. "C'est ce qui faisait sa valeur. Quand elle n'existe plus, on peut se demander ce qu'il va rester de ce bac." Pour l'heure, seules la philosophie, le grand oral et les épreuves anticipées de français en première ont été maintenues.

La pression des notes

Cette représentante du Snes-FSU déplore également "une injonction à mettre des notes" qui créerait des tensions au sein des établissements. "Il n'y en a pas assez, ou elles sont trop élevées, ou trop faibles. La note, c'est en principe quelque chose qui correspond à une progression pédagogique, une évolution dans les apprentissages."

Claire Guéville craint ainsi que cette pression à évaluer les élèves n'entrave les apprentissages. Elle prend en exemple l'enseignement moral et citoyen (EMC), du tronc commun, qui représente en principe dix-huit heures de cours par an.

"Ce qui fait une heure par quinzaine. Mais avec les demi-groupes, cela signifie une heure par mois. Donc trois heures pour le trimestre. On nous demande de fournir une note pour l'EMC. Mais c'est absurde avec le peu de temps qu'on a! Comment voulez-vous enseigner quelque chose et l'évaluer en si peu de temps! On peut tout à fait être attaché aux notes, mais encore faut-il qu'elles reposent sur quelque chose."
https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV