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Nemmouche, cas emblématique de la menace jihadiste en Europe

 Un croquis judiciaire de Mehdi Nemmouche réalisé le 26 juin 2014

Un croquis judiciaire de Mehdi Nemmouche réalisé le 26 juin 2014 - BENOIT PEYRUCQ - AFP

L'auteur présumé de la tuerie de Bruxelles voulait également commettre un attentat à Paris, selon le témoignage d'otages français qui l'ont reconnu comme l'un de leurs geôliers en Syrie. Comme lui, des centaines d'Européens partis faire le jihad en Syrie font peser la menace d'un attentat en Europe.

Violence désinhibée avant un passage à l'acte: le cas Mehdi Nemmouche, tueur présumé du Musée juif de Bruxelles et geôlier d'otage, illustre la crainte des services de sécurité sur la menace que font peser sur l'Europe les jihadistes européens ralliés à l'Etat islamique.

La tuerie de Bruxelles, qui a fait quatre morts le 24 mai dernier et pour lequel le Français de 29 ans est incarcéré en Belgique, est "le premier acte terroriste réussi sur le sol européen provenant des filières syriennes", résume Jean-Charles Brisard, consultant, expert des questions liées au terrorisme.

Et comme Nemmouche, des centaines d'Européens sont rentrés de Syrie où ils ont mené le jihad, et des centaines d'autres candidats continuent à partir rejoindre les rangs de l'Etat islamique (EI) ou du Front al-Nosra.

Avec la hantise pour les responsables politiques et les services de renseignement européens que certains échappent aux radars et basculent dans le terrorisme à leur retour.

"Phénomène de masse"

"C'est un phénomène de masse qui ne cesse de prendre de l'ampleur", juge Louis Caprioli, chargé de la lutte contre le terrorisme à la Direction de la surveillance du territoire (DST) de 1998 à 2004.

En Grande-Bretagne, ils seraient "au moins 500" jihadistes partis en Syrie et en Irak, dont 250 seraient déjà revenus, selon le Premier ministre David Cameron. Aux Pays-Bas, ils sont estimés à 130, en Belgique plus de 250.

En France, 950 personnes sont impliquées dans les filières syriennes, qu'elles y combattent actuellement (350), qu'elles soient en transit (150), rentrées (180), ou qu'elles aient des velléités de départ (220), selon un décompte établi à la mi-août par le député (PS) Sébastien Pietrasanta, rapporteur du projet de loi sur le renforcement de la lutte contre le terrorisme.

Assister à un nouvel attentat en Europe, "vu le nombre de ressortissants européens engagés sur ce théâtre, c'est plus qu'une possibilité, les services savent que ce n'est plus qu'une question de temps", affirme Jean-Charles Brisard, qui chiffre à 3.200 le nombre d'Européens passés par la Syrie et l'Irak ou qui s'y trouvent encore.

Pour Matthew Olsen, l'un des patrons de l'antiterrorisme américain, pas de doute, "la menace est relativement immédiate pour l'Europe".

Mise en place du plan anti-jihad pour empêcher les départs

Face à cela, les pays européens s'efforcent de renforcer leur arsenal juridique pour empêcher les départs, notamment en France et en Grande-Bretagne. Ces deux pays s'apprêtent à adopter des législations permettant d'interdire de quitter le territoire les personnes soupçonnées de vouloir rejoindre une terre de jihad.

Désormais, "on a le plan Cazeneuve, le plan anti-jihad", explique ainsi Dominique Rizet, spécialiste police-justice de BFMTV. "Au moment où Nemmouche part en Syrie, il n'y a pas ce plan, il est libre de partir. Aujourd'hui, ça va se compliquer pour eux parce que le plan anti-jihad de Bernard Cazeneuve c'est de surveiller les départs et éventuellement de confisquer les passeports de ceux qui veulent partir."

Mais pour ceux qui reviennent, l'antiterrorisme n'a pas les moyens de les placer tous sous surveillance permanente et établit des listes par ordre décroissant de dangerosité présumée."La surveillance 24 heures sur 24 d'un seul suspect, qui en plus utilise souvent trois ou quatre numéros de téléphone différents, c'est trente flics. Comment voulez-vous faire?" souligne un bon connaisseur du dossier.

Pour Louis Caprioli, avec ses 3.300 agents, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) française fait "un travail formidable mais elle est en sous-effectifs. Et ce n'est pas le renforcement de 300 à 400 personnes prévu qui est une réponse à l'ampleur du défi, c'est 'peanuts'".

"On n'a pas la capacité aujourd'hui de surveiller tout le monde, tous ceux qui rentrent, c'est la raison pour laquelle il faut tout faire pour empêcher ces personnes de partir. Les laisser partir c'est s'assurer qu'à leur retour, certaines de ces personnes frapperont donc ce sera trop tard", explique Jean-Charles Brisard au micro de BFMTV.

"On sait des expériences passées, de l'Afghanistan ou de la Tchétchénie, qu'une personne sur neuf au retour s'est engagée dans des actions violentes ou terroristes", rappelle-t-il par ailleurs.

Désinhibés par leur passage dans les rangs de l'Etat islamique

Ont-ils une réelle capacité de nuire à leur retour ? "Ils reviennent avec suffisamment de haine pour qu'un seul, comme Nemmouche, puisse causer les dégâts qu'il a causés dans le Musée juif de Bruxelles. La haine contre les Juifs, la haine contre notre société… Oui, ils peuvent causer des dégâts (…) Tuer une personne, deux personnes dans la rue, c'est terrifiant", estime Dominique Rizet sur BFMTV.

"Tous ces jeunes qui partent de manière spontanée en Syrie, incontestablement, quand ils reviennent posent un problème de sécurité. Ils sont très radicalisés et certains d'entre eux projettent d'exporter le jihad dans leur pays d'origine", ajoute l'ex-juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière sur notre antenne.

Le risque est d'autant plus grand avec cette minorité susceptible de basculer que son rapport à la violence s'est sans doute désinhibé dans les rangs de l'Etat islamique, comme cela semble avoir été le cas pour Mehdi Nemmouche.

Mehdi Nemmouche semblait prendre plaisir à "torturer" les prisonniers de l'EI, selon le journaliste et ex-otage Nicolas Hénin, qui dit avoir lui-même été frappé par Nemmouche."C'était un délinquant de droit commun, qui a connu la prison, rappelle Louis Caprioli, mais cette violence, il l'a renforcée et légitimée au côté de l'Etat islamique."

V.R. et Antoine Heulard, avec AFP