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Oradour-sur-Glane: 70 ans après le massacre, l'impossible justice?

Carcasse d'une voiture calcinée dans les ruines du village martyr d'Oradour-sur-Glane, en Haute-Vienne, ce lundi.

Carcasse d'une voiture calcinée dans les ruines du village martyr d'Oradour-sur-Glane, en Haute-Vienne, ce lundi. - -

SUIVI D'ACTU - Il y a 70 ans ce mardi, ce village du Limousin était massacré par un unité de Waffen SS, les troupes nazies. Depuis 4 ans, la justice allemande traque les derniers coupables en vie. Mais les principaux responsables sont morts sans jamais avoir été inquiétés.

Depuis 70 ans, le temps ne semble pas avoir eu de prise sur Oradour-sur-Glane. Des squelettes de voitures rouillés, des ruines de maisons et de granges, une église ouverte sur le ciel, cloche à terre, des impacts de balles dans la pierre... Les marques du passage d'une unité de Waffen SS dans ce village limousin, le 10 juin 1944, qui a fait 642 victimes civiles.

Soixante-dix ans après, la justice, elle, joue contre le temps. Faute d'avoir su les appréhender dans l'immédiat après-guerre, elle a laissé les principaux responsables du massacre s'éteindre sans jamais avoir été inquiétés. Il y a trois ans et demi seulement, le parquet de Dortmund, en Allemagne, a rouvert le dossier. Deux octogénaires ont été mis en examen. Trop tard? BFMTV.com fait le point sur une enquête pour l'Histoire.

Deux anciens SS inculpés au début de l'année

Début 2014, deux hommes ont été mis en examen en Allemagne pour leur participation au massacre d'Oradour-sur-Glane. Le premier d'entre eux, Werner C., est inculpé pour "meurtre" et "complicité de meurtre". Le parquet de Dortmund l'accuse d'avoir été, à 19 ans, l'un des SS de la division "Das Reich" qui ont foulé le sol d'Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944. Et d'avoir pris une part active dans le massacre des habitants.

Mais l'octogénaire, qui ne nie pas s'être trouvé à Oradour dans les rangs des bourreaux, conteste avec véhémence avoir actionné un fusil-mitrailleur pour abattre vingt-cinq hommes dans une grange du village.

Le 20 janvier dernier, alors qu'il venait d'apprendre son inculpation, Werner C. a ainsi accordé une interview exclusive à BFMTV. Il affirmait alors s'être trouvé, le jour du crime, "en bas (du village) près des véhicule". "Dieu merci, je n'ai pas eu à tirer une seule fois, parce que j'étais à distance", assure l'homme à la moustache blanche, yeux gris-bleus derrière ses verres de lunettes.

"Dur de décrire où chacun se trouvait"

L'enquête ouverte en octobre 2010 par l'Office central chargé d'enquêter sur les crimes de guerre nazis, basé à Dusseldorf et Dortmund, s'efforce pourtant de dresser le rôle exact joué par les 200 Waffen SS présents à Oradour-sur-Glane.

"L'un avait des fonctions de surveillance. Un autre a tiré. Un autre transmettait l'information." Dans un reportage diffusé dimanche par France 3 Alsace, le procureur Andreas Brendel, en charge du dossier, montre le tableau sur lequel, méthodiquement, il a noté quelle avait pu être l'organisation de l'unité SS dans cette opération. Avant d'admettre qu'"il est très difficile de décrire, précisément, où chacun se trouvait."

Outre Werner C., qui vit dans une banlieue pavillonnaire de Cologne, un second membre des SS a été inculpé début février dans le nord de l'Allemagne. Et quatre autres membres de la division Das Reich seraient encore dans le viseur de la justice allemande.

Aucun officier inquiété

Aucun des cadres de la division n'a néanmoins jamais été inquiété. Le général Heinz Lammerding, qui commandait la division Das Reich, a été condamné à mort en 1951 par le tribunal militaire de Bordeaux. C'est lui qui, la veille du massacre, avait réglé le sort d'Oradour, un village choisi au hasard pour dissuader les maquisards d'attaquer sa division qui remontait en hâte vers la Normandie après le Débarquement allié.

Mais l'homme vivait alors à Düsseldorf, dans la zone occupée par les Britanniques, et la France n'a jamais réussi à obtenir son extradition. Ce nazi de la première heure est ainsi mort d'un cancer en 1971 après avoir repris ses activités d'ingénieur civil sans jamais connaître la prison.

Quant au commandant Adolf Diekmann, qui commandait l'unité qui a massacré le village, il est mort peu de temps après le massacre, le 29 juin 1944, pendant la bataille de Normandie.

"Le dernier idiot qui reste"

Un autre officier encadrant, le sous-lieutenant Heinz Barth, a pour sa part été arrêté en 1981, alors qu'il vivait depuis le massacre sous une fausse identité en Allemagne de l'Est. Les autorités de RDA l'ont condamné à la prison à perpétuité en 1983, mais il a été libéré en raison de son âge en 1997, et est mort lui aussi libre, en 2007.

Dans l'interview accordée à BFMTV, Werner C. se considère ainsi comme "le dernier idiot qui reste" alors que, pendant des années, "la justice allemande n'a rien fait".

En France, faute de responsables à juger, le tribunal militaire de Bordeaux a fait comparaître en 1953 une vingtaine d'exécutants. Un procès qui, loin de refermer la blessure, a encore un peu plus ouvert la plaie: parmi les inculpés se trouvaient en effet une dizaine de Français, des Alsaciens incorporés de force dans les rangs de la Waffen SS.

Pas question de dire "trop tard"

Pendant l'Occupation, l'Alsace a en effet été annexée à l'Allemagne, et ses habitants contraints de servir dans les troupes du IIIe Reich. S'estimant victime, la région a réclamé haut et fort la révision du procès. Pour appaiser les tensions, une loi d'amnistie a finalement été votée une semaine plus tard. Depuis, la France a refermé le dossier et, jusqu'à sa réouverture en Allemagne (où les crimes de guerre ne sont pas prescrits), la justice a doucement oublié Oradour.

Pour le procureur allemand Brendel, cité par France 3, pas question de dire "trop tard". "J'ai la certitude, pour les familles et les victimes des massacres, qu'on doit retrouver qui est tout simplement coupable". Pour les deux derniers survivants en vie du massacre, âgés de 88 ans aujourd'hui, le temps presse néanmoins pour connaître la vérité.

Mathilde Tournier