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Les raisons de la colère au sein de l'hôpital public

Dans le sillage de la grève des urgences qui dure depuis plus de 8 mois, l’hôpital public se mobilise ce jeudi pour exiger davantage de moyens et d'effectifs.

Sous pression budgétaire depuis des années, portée à ébullition par la grève des urgences, la cocotte-minute de l'hôpital a fini par exploser. A bout de souffle, médecins, aides-soignants et étudiants manifestent ce jeudi pendant que le gouvernement peaufine un "plan de soutien" très attendu. Les revendications n'ont pas changé depuis le départ: augmentation des salaires, hausse des effectifs et réouverture des lits supprimés.

Fait rare, tous les syndicats de la fonction publique hospitalière s'y sont ralliés, en particulier la CGT, FO et la CFDT, qui peinent tant à s'accorder sur d'autres sujets au niveau national. Chez les praticiens, les anesthésistes du Snphare tablent sur "une mobilisation historique", tandis que les gynécologues du Syngof ont "préparé la grève en évitant toute programmation de soins non urgents". Du côté des étudiants, les carabins de l'Anemf et les futures sages-femmes de l'Anesf ont rejoint le mouvement, avec la bénédiction des doyens de médecine, qui ont décrété une "journée sans activités dans toutes les facultés".

Une fuite hémorragique

L'inquiétude remonte jusqu'aux pontes des commissions médicales d'établissements (CME), qui évoquent un "état d'urgence républicaine". Même l'Ordre des médecins "comprend ce désarroi" dû à "des conditions de travail toujours plus difficiles" et attend "une réponse à la hauteur des enjeux". Les directeurs médicaux des hôpitaux publics l’écrivent eux-mêmes dans une tribune publiée mercredi dans Le Monde: l’APHP est dans un tel état de "rupture" qu’elle n’est pas loin d’être "irréversible".

A tel point que la fuite de l’hôpital public est devenue hémorragique. A 24 ans, Solène a quitté l’institution après moins de deux ans d’exercice. Infirmière de nuit à l’hôpital Saint-Louis en Alsace, elle a vu son plaisir de soigner ronger par une appréhension permanente. Outre les mauvaises conditions de travail, c’est sa mutation sans concertation dans un autre hôpital qui l’a poussée à démissionner. Chez les médecins, même constat:

"En un an, plus de sept médecins psychiatres sont partis, épuisés par les charges et les conditions de travail", explique à BFMTV Antoine Pelissolo, psychiatre et représentant du collectif Inter-hôpitaux. Faute de soignants, ce chef de service a dû fermer 20 lits sur la centaine disponible.

Le plan de soutien de Buzyn jugé insuffisant

Agnès Buzyn a promis en réponse un "plan de soutien" qui mettra l'accent sur "un meilleur investissement courant" et "la revalorisation des salaires, notamment en début de carrière". Mais la ministre de la Santé a déjà échoué par deux fois à sortir de ce conflit: ni la prime mensuelle de 100 euros versée depuis juillet, ni le plan de "refondation" annoncé en septembre n'ont suffi à faire baisser la tension. Les manifestants visent désormais plus haut.

Le cortège parisien s'élancera à 14 heures de Port-Royal en direction des Invalides, et les manifestants espèrent que leurs représentants seront reçus à Matignon. Ils trouveront en tout cas porte ouverte au Sénat, dominé par la droite, où une délégation sera accueillie par la commission des Affaires sociales.

En plein examen du budget 2020 de la Sécu par la Chambre haute, les débats se polarisent sur la hausse des dépenses de santé, pour l'heure limitée à 2,1% à l'hôpital, quand les grévistes réclament le double. "Des discussions sont en cours" sur le sujet, mais "elles nécessitent des arbitrages difficiles", a reconnu Agnès Buzyn devant les sénateurs mardi.

En face, le ministère de l'Economie veille au grain et a déjà fait savoir qu'une reprise, même partielle, de la dette colossale des hôpitaux publics (30 milliards d'euros) "n'est pas une option envisagée". Et Bruno Le Maire a prévenu que, "si l'on dépense de l'argent pour l'hôpital", il faudra "trouv(er) des économies en face". Pour ouvrir le verrou de Bercy, la clé viendra d'Emmanuel Macron, qui estimait fin octobre qu'"il va falloir qu'on remette des moyens, parce qu'il faut qu'on réponde à la souffrance des personnels de santé". A trois semaines d'une grève massive dans les transports contre la réforme des retraites, il y a urgence.

Ambre Lepoivre avec AFP