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Les pionnières: Emily Davison, la suffragette qui donna sa vie pour le droit de vote

Emily Wilding Davison, une suffragette britannique

Emily Wilding Davison, une suffragette britannique - Museum of London-AFP

4/5 - Cet été, BFMTV revient sur ces pionnières qui ont changé l'Histoire en faisant scandale. Aujourd'hui, nous évoquons le sort d'Emily Wilding Davison, une suffragette britannique qui est morte pour défendre le droit de vote des femmes.

La mort de cette militante britannique pour le droit de vote des femmes, renversée par un cheval lors d'une course hippique, a fait grand bruit juste avant la Première Guerre mondiale. Et a attiré l'attention des médias sur le combat des suffragettes qui étaient jusqu'alors méprisées.

Neuf séjours en prison

Emily Wilding Davison, fille d'un homme d'affaires, est née à Londres en 1872. Instruite, elle intègre l'université, bien qu'à cette époque les femmes n'aient pas le droit d'obtenir de diplôme. Le décès de son père l'oblige à travailler: elle devient gouvernante puis institutrice. Au début du XXe siècle, elle rejoint le Women's Social and Political Union (WSPU), une organisation qui milite pour le droit de vote des femmes.

Elle décide alors de se consacrer exclusivement à ses activités militantes et gagne sa vie en écrivant dans des revues engagées. Emily Davison est considérée comme une militante dévouée, mais aussi parfois comme un électron libre qui n'hésite pas à mener des actions radicales de sa propre initiative. Son crédo comme celui du WSPU: la désobéissance civile. Elle fait même neuf séjours en prison.

"En fait, elle était plutôt une fanatique, pointe pour BFMTV Myriam Boussahba-Bravard, professeure en histoire et civilisation britannique à l'université Paris-Diderot. Il n'y avait pas que du militantisme chez elle mais un jusqu'au boutisme presque obsessionnel. Comme tout fanatique, elle était prête à tout pour la cause, sans aucune considération stratégique."

Elle s'enferme dans un placard à balais

En 1911, elle se glisse dans la chapelle du palais de Westminster, siège du Parlement, et s'y fait enfermer pour la nuit qu'elle passe dans un placard à balais. Le lendemain doit se tenir un recensement, son objectif est de pouvoir ainsi déclarer le palais comme son domicile. "Alors que certaines ont décidé de boycotter le recensement et de mener une action collective, comme à Manchester où elles ont loué une patinoire pour y passer la nuit et faire la fête, elle a préféré agir seule", poursuit l'historienne.

À l'époque, les femmes étaient perçues comme faibles, "sans courage, sans détermination, un peu comme des éponges", remarque Myriam Boussahba-Bravard. Quant aux suffragettes, elles sont victimes de nombreux clichés sexistes et misogynes. "On dit qu'elles ont des problèmes physiques, qu'elles sont folles, hystériques, qu'elles ne peuvent pas être mères de famille alors que nombre d'entre elles étaient mariées et avaient des enfants. Tout l'argumentaire anti-féministe classique."

Lorsqu'Emily Davison est placée derrière les barreaux, elle mène des grèves de la faim. La réponse du gouvernement pour ces grévistes est la même: elles sont nourries de force. Emily Davison le sera à 49 reprises. Afin de dénoncer cette pratique, elle se jette dans une cage d'escalier de la prison. Elle se blesse grièvement à la colonne vertébrale. Elle expliquera:

"Dans mon esprit, vint l'idée qu'un geste de protestation désespéré devait être entrepris afin de mettre un terme à l'horrible torture que l'on nous infligeait", comme le rapporte l'ouvrage d'une historienne sur le mouvement des suffragettes.

Renversée par le cheval du roi

Le 4 juin 1913, Emily Davison fait partie des 500.000 spectateurs du derby d'Epsom, une course hippique de renom qui existe toujours aujourd'hui. Elle se place au niveau du virage de Tattenham Corner. Lorsque les chevaux approchent, elle passe sous la barrière de sécurité et se retrouve sur la piste. Quand le cheval Anmer, propriété du roi George V, approche de la jeune femme, elle est renversée. Emily Davison meurt quatre jours plus tard sans avoir repris conscience.

L'image de l'accident est largement relayée dans les médias. "À l'époque, ces images ont fait le tour du monde, tout le monde en avait entendu parler. Sa mort l'a rendue célèbre, elle est devenue un symbole de la détermination des suffragistes", note Myriam Boussahba-Bravard, qui a également participé à l'ouvrage collectif L'Europe des femmes.

Ses funérailles sont un événement d'ampleur: 2000 suffragettes vêtues de blanc de différentes organisations accompagnent son cortège. Quelque 250.000 à 300.000 personnes descendent dans la rue pour voir passer son cercueil. C'est à l'époque le plus grand rassemblement féministe que Londres n'ait jamais connu.

Le derby d'Epsom, "une énigme"

Sa famille n'a jamais cru qu'elle ait voulu se suicider, aucune lettre n'ayant été retrouvée. Au moment de sa mort, deux drapeaux du WSPU ont été retrouvés dans son manteau, et dans son sac à main un ticket de transport retour ainsi qu'une invitation pour une manifestation de suffragettes.

Pour Myriam Boussahba-Bravard, qui prépare une biographie de la suffragette britannique Teresa Billington-Greig, son acte au derby d'Epsom reste un grand point d'interrogation. "Pourquoi a-t-elle fait ça? Qu'a-t-elle vraiment voulu faire? C'est sans doute pour cette énigme que l'histoire survit."

En 2013, un reportage diffusé sur une chaîne du service public britannique a montré de nouvelles images de l'accident, filmé sous un autre angle. En réalité, Emily Davison aurait voulu accrocher l'un des drapeaux au cheval du roi mais aurait sous-estimé la vitesse de l'équidé.

Un hommage clandestin au palais de Westminster

Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, un député travailliste a révélé lui avoir secrètement rendu hommage. En 1999, ce parlementaire a déclaré avoir clandestinement accroché une plaque en sa mémoire dans le placard à balais du palais de Westminster où Emily Davison avait passé la nuit.

En 2013, une autre plaque commémorant le centenaire de sa mort a été inaugurée sur le champ de course d'Epsom, dans le virage où a eu lieu la collision.

"La presse et l'ordre établi de l'époque ont toujours voulu la ridiculiser et la faire passer pour une folle et une maniaque. Ils n'ont jamais voulu faire le lien entre ce qu'elle a fait et les terribles expériences que les suffragettes subissaient. Ce qu'elle a fait au derby, c'était exposer les abus qui se passaient derrière les portes closes, comme le gavage de force", regrettait pour The Independent l'historienne Katherine Connelly, qui a mené une campagne pour qu'un hommage soit rendu à Emily Davison.

C'est en 1918 que les femmes âgées de plus de 30 ans ont obtenu le droit de vote au Royaume-Uni. Dix ans plus tard, elles pourront, comme les hommes, voter dès l'âge de 21 ans.

Pour lire les autres articles de la série "Les pionnières", c'est ici : 1/5 - Kathrine Switzer, la première marathonienne. 2/5 - Annette Kellerman, première femme en maillot de bain. 3/5 - Hedy Lamarr, premier orgasme au cinéma et inventrice de génie. 5/5 - Christine Jorgensen, la première femme transgenre célèbre.

Céline Hussonnois-Alaya