BFMTV

Le combat d'Ahlame A. victime de violences conjugales, séparée de ses enfants

3919: le numéro de téléphone pour les femmes victimes de violences (photo d'illustration)

3919: le numéro de téléphone pour les femmes victimes de violences (photo d'illustration) - Eric Feferberg-AFP

Victime de violences conjugales pendant une dizaine d'années, cette mère se bat pour tenter de récupérer la garde de ses enfants, attribuée à son ex-mari violent.

Ahlame A. se bat depuis quatre ans pour ses deux enfants, un garçon et une fille âgés de 13 et 14 ans. Elle ne les a pas vus depuis le mois de décembre. Et en trois ans, elle n'a pu les rencontrer que douze heures.

"Je ne sais pas quand je les reverrai, ça me rend malade. Chaque jour qui passe sans eux est une torture. Quand je vois des enfants avec leur mère dans la rue, ça me fait mal et ça me rappelle constamment qu'ils ne sont pas avec moi", témoigne-t-elle avec émotion pour BFMTV.com.

Cette professeure d'anglais de 44 ans qui réside à Longjumeau, dans l'Essonne, est séparée de son mari depuis 2013. Un homme qui l'a insultée, menacée, frappée pendant plus de dix ans.

Les violences passées sous silence

Elle a rendez-vous avec la justice ce mardi. En jeu: la reprise du lien avec ses enfants, confiés à leur père. Ses visites en présence d'un médiateur - au compte-gouttes - sont difficilement respectées, notamment par l'association en charge de les organiser.

"Le gros problème, dans ce dossier, c'est que les violences n'ont pas été attestées dès le début, regrette pour BFMTV.com son avocate depuis peu, Anne-Claire Le Jeune. S'il avait été reconnu que monsieur était violent, y compris en présence des enfants, l'affaire aurait pris une toute autre coloration. Je ne comprends pas comment il a été possible de passer complètement à côté."

Édouard Durand, juge des enfants au tribunal de grande instance de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, remarque que les violences conjugales ne sont pas toujours prises en compte, y compris par les professionnels de la protection de l'enfance, comme un élément signifiant. "Et l'on ne s'interroge pas sur les capacités parentales de celui qui a fait preuve de violences", déplore-t-il pour BFMTV.com.

"J'ai vécu avec l'idée que j'allais mourir"

Dès la première année de mariage, les choses ont rapidement dégénéré dans le ménage. "Il ne voulait pas que je travaille, il faisait tout pour que je n'ai aucune indépendance financière, il me considérait comme sa chose", se souvient Ahlame. Aux violences psychologiques se sont rapidement succédé des violences physiques, y compris enceinte.

"Il est arrivé qu'il m'étrangle, qu'il me fasse tomber, qu'il me frappe avec un balai, tout ce qu'il pouvait trouver. Un couteau à cran d'arrêt était constamment posé sur une étagère. J'étais l'ombre de moi-même. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus, j'étais comme un zombie. Je me levais pour mes enfants et j'attendais le soir avec angoisse. J'ai vécu des années avec l'idée résignée que j'allais mourir."

"Non, pas le couteau!"

Il semble parfois difficile de comprendre pourquoi ces femmes harcelées, insultées, violentées ne parviennent pas à quitter leur mari et bourreau. Pour Francis Curtet, psychiatre et spécialiste des relations de dépendance, c'est le principe de l'emprise.

"La dissociation est très fréquente chez les femmes victimes de violences conjugales, explique-t-il à BFMTV.com. Quand elles ont subi des choses terribles, c'est une manière pour elles de réduire leur impact. Elles parviennent ainsi à s'abstraire de la situation. C'est un mode de protection totalement involontaire pour ne pas ressentir l'horreur."

Un mercredi après-midi, alors que les enfants sont dans le salon, son mari tente de l'emmener de force dans la chambre de sa fille. "J'ai dû m'accrocher aux portes pour ne pas qu'il m'entraîne, j'ai compris qu'il allait me tuer." Elle hurle: "Non, pas le couteau!" Les voisins l'entendent et appellent les forces de l'ordre.

Plusieurs plaintes

Pendant toutes les années qu'ont duré les violences, la police est intervenue à plusieurs reprises à leur domicile. Des plaintes ont été déposées. Les voisins, les enseignants des enfants ont témoigné des violences. En vain. "Tout le monde était au courant mais il ne se passait rien, raconte Ahlame. J'en étais réduite à penser qu'il fallait mon cadavre au sol pour que l'on me croie."

"Quand ces femmes sous emprise veulent porter plainte, on ne les écoute pas ou on ne les croit pas. La justice classe les affaires, notamment parce qu'il n'y a pas suffisamment de preuves. Cela entretient l'idée que c'est de leur faute", assure Francis Curtet, auteur de L'Histoire de Lola, qui y relate la vie bouleversante d'une de ces femmes. 

Lors d'une dernière scène de violence, son mari jette Ahlame dans les escaliers. "J'ai vu ma vie défiler. Tout ce à quoi je pensais, c'était mes enfants." Elle trouve la force de le quitter. Ahlame et ses enfants retournent vivre dans l'appartement que la famille habitait auparavant - le couple était en train de déménager. Mais ce qui aurait dû marquer la fin d'un cauchemar n'est que le début d'un autre. "Il a voulu me faire payer le fait d'être partie."

Le début d'un autre cauchemar

Pendant deux ans, il continue de l'espionner, la harceler, la menacer, et vient le soir devant la porte de l'appartement. Ahlame a peur. Par crainte qu'il ne réveille ses enfants, qu'il ne leur fasse peur et pour tenter de le calmer, elle lui ouvre. Il met le pied dans la porte. "J'ai compris qu'il allait se passer quelque chose. Il m'a violée". Elle assure que la scène se répète à plusieurs reprises. "Il faut accepter de se faire violer en silence pour ne pas que les enfants soient réveillés et assistent à une scène immonde", évoque-t-elle difficilement. À cette époque, son garçon et sa fille ont 7 et 8 ans.

"Il me l'a dit: 'tu finiras à la rue et tu ne reverras jamais tes enfants'. Il a mis ses menaces à exécution."

Le jugement de divorce, prononcé quatre ans après la séparation, n'évoque pas les violences. Entre-temps, son ex-mari a lancé différentes procédures, notamment pour restreindre les droits d'Ahlame vis-à-vis de leurs enfants. Il l'accuse de l'empêcher de les voir, pire, de mauvais traitements. Ce que dément fermement Ahlame. "Il prétendait être privé de ses enfants alors qu'il ne cherchait pas à les voir. Il prétendait qu'il avait peur de moi, que j'étais violente et on l'a cru sur parole sans qu'il ne fournisse de preuves."

"Ma vie se résume à 42 ans de violences"

Pourtant, Ahlame, elle, en a: des certificats de médecins attestant des violences, des preuves de menaces de son ex-mari, des messages écrits par ce dernier reconnaissant les violences, des attestations des voisins et des enseignants des enfants qui assurent qu'Ahlame est une bonne mère. "On ne m'a jamais écoutée, regrette-t-elle. Ma vie se résume à quarante-deux ans de violences et à essayer de survivre pour protéger mes enfants."

Comme Ahlame, ces femmes sous emprise ont souvent un passif d'abus ou de violences durant leur enfance. "Cela en fait des proies faciles, des candidates pour les pervers", ajoute Francis Curtet. Des cassures qui les prépareront à accepter les violences qu'elles subiront plus tard à l'âge adulte.

Une enquête sociale est ordonnée. Devant le juge, les enfants d'Ahlame évoquent pourtant les violences que leur mère a subies. "Ils ont dit qu'ils avaient peur de leur père. Mais pour la juge, ils ne faisaient que répéter ce que je leur aurais dit. On m'a dit que je diabolisais le père, que j'étais toxique et que je mettais mes enfants en conflit de loyauté."

Le témoignage des enfants

Ahlame apprend par hasard que sa fille a été menacée au couteau par son père. Elle dépose plainte. La petite fille de 9 ans raconte aux policiers:

"J'ai eu très peur que mon père me tue en me coupant et en me saignant et ensuite en me plantant le couteau (...) il s'énerve souvent, il lui est déjà arrivé de me secouer (...) il tapait souvent ma mère et il menaçait de la tuer avec un couteau. Lorsque nous étions mon frère et moi chez mon père pour les week-ends, il lui est déjà arrivé de vouloir nous donner des coups de poing (...) mais on courait pour éviter ses coups (...) je l'ai vu battre ma mère et je ne veux plus aller chez lui". Et conclut lorsque le policier lui demande si la fillette souhaite ajouter quelque chose: "J'ai très peur de mon papa."

Une expertise psychologique mandatée par le procureur confirme que la fillette ne ment pas quand elle accuse son père de violences et qu'elle est en état de stress post-traumatique. "Je ne comprends pas pourquoi cet élément a été mis de côté", s'interroge Anne-Claire Le Jeune.

"La justice m'a broyée"

Mais sans ressources, Ahlame n'a pas les moyens de se défendre ou est mal défendue. "Je voyais la justice comme quelque chose de noble, elle m'a broyée." D'audiences en référés, les enfants finissent par être placés en foyer, à la demande de leur père sans pour autant qu'il ne souhaite leur garde. "Sans sa procédure auprès du juge des enfants, j'aurai toujours mes enfants avec moi." L'ex-mari d'Ahlame l'a fait condamner pour non présentation d'enfants. De son côté, elle assure qu'ils ne voulaient pas le voir.

En atteste une main courante, rédigée par un policier. Celui-ci écrit: "Les enfants refusent catégoriquement et obstinément de suivre leur père (lors d'un droit de visite du père avant le placement des enfants, NDLR) évoquant des violences et un sentiment de crainte vis-à-vis de leur père".

"On dit aux femmes qu'il faut dénoncer les violences, mais on ne les écoute pas avec des conséquences qui peuvent être très graves, comme le placement des enfants, pointe Anne-Claire Le Jeune, l'avocate d'Ahlame. Car puisque ce qu'elles disent est considéré comme faux, elles seraient donc nocives pour leurs enfants. On comprend que beaucoup n'osent pas parler."

Privée de ses enfants pendant deux ans

Ahlame ne verra pas ses enfants pendant deux ans et demi bien que la justice lui ait accordé des droits de visites. Un calvaire pour cette mère.

"Qu'est-ce qu'on leur a dit pendant tout ce temps? Que leur mère les avait abandonnés? Qu'elle ne voulait plus les voir? s'inquiète Ahlame. Quand j'appelle, leur père (qui a récupéré leur garde après deux ans en foyer, NDLR) ne décroche pas. Il est arrivé qu'il m'empêche de les voir. Je n'ai qu'une peur, c'est que toute cette violence ait eu des conséquences irréversibles sur eux."

Carole Lapanouse, co-fondatrice de SOS les Mamans, se dit admirative de la combativité d'Ahlame - "elle reste debout" - qu'elle soutient par le biais de son association. Elle assure que son cas n'est qu'un exemple parmi tant d'autres des multiples dysfonctionnements de la justice et de l'aide sociale à l'enfance - dont les défaillances ont été récemment pointées. "L'histoire d'Ahlame n'a rien d'exceptionnel, c'est bien plus courant qu'on ne le croie", déplore-t-elle pour BFMTV.com.

"Des femmes victimes se retrouvent sur le banc des accusés et au final, ce sont elles qui sont condamnées. Quand on raconte ce qu'il se passe, on ne nous croit pas, on nous dit qu'on affabule, que de telles situations ne sont pas possibles en France. C'est pourtant le cas."

Le magistrat Édouard Durand, également membre du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, regrette cette tendance à séparer le couple de la famille.

"On considère que ce qu'il se passe dans la sphère conjugale n'a pas d'incidence sur la parentalité et on maintient des liens entre le violent conjugal et les enfants en lui laissant l'exercice de l'autorité parentale. Par sa relation avec les enfants, le violent conjugal continue d'exercer son emprise, sa violence psychologique sur la mère et les enfants, parfois jusqu'à obtenir que la garde lui soit confiée. Un violent conjugal ne devrait pas pouvoir exercer son autorité parentale ni rencontrer ses enfants sans contrôle social."

"J'ai le droit d'être reconnue comme victime"

Après huit années de procédure, Ahlame se dit "épuisée et désespérée" et a parfois "des idées noires" mais continue de se battre pour que ses droits, notamment de visite, soient appliqués. "On a coupé mes enfants de moi. Chaque année qui passe, ce sont leurs anniversaires que je ne fête pas avec eux."

Elle a écrit à Nicole Belloubet - la ministre de la Justice - ainsi qu'à Marlène Schiappa - la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes - pour dénoncer ce qu'elle présente comme un "déni de justice". Le cabinet de cette dernière assure à BFMTV.com que "la ministre compatit sincèrement" mais que "le principe constitutionnel de séparation des pouvoirs interdit strictement à tout membre de gouvernement d'intervenir dans des procédures en cours ou déjà jugées".

Ahlame a également fait appel du jugement de divorce pour que les violences soient reconnues et que son ex-mari soit un jour condamné. "J'ai le droit, ainsi que mes enfants, d'être reconnus comme victimes."

"Des loupés dès le début"

Dans les dossiers de violences conjugales, la première année est essentielle, pointe Anne-Claire Le Jeune, "elle fixe la suite de la procédure". "Dans cette affaire, il y a eu des loupés dès le début et les magistrats ne sont pas revenus dessus. C'est ensuite très difficile de renverser l'image qu'ont les magistrats d'une mère présentée comme néfaste pour ses enfants et de revenir à zéro."

Elle a pourtant l'espoir de parvenir à montrer le vrai visage de l'ex-mari d'Ahlame et de retisser les liens entre la mère et ses enfants. Mais tout cela prend du temps. "Ahlame est à bout. Elle souffre du manque de ses enfants et craint qu'ils n'en pâtissent dans leur construction, d'autant plus avec un père nocif."

En 2019, quelque 149 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Depuis le début de l'année, ce sont 16 femmes qui ont ainsi perdu la vie.

Céline Hussonnois-Alaya