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L'amour malgré les frontières: ces couples séparés par le Covid-19

Un couple. (photo d'illustration

Un couple. (photo d'illustration - JOSE JORDAN / AFP

Ils ont été séparés par la fermeture des frontières au mois de mars. Depuis, ces amoureux bataillent pour se retrouver.

Loin des yeux mais pas du cœur. Ils s'aiment mais ont été séparés il y a plus de quatre mois par la fermeture des frontières due à la pandémie de coronavirus. Comme Morgane*, une Française de 23 ans, et Zack, un Américain de 26 ans. Elle est consultante à Paris, lui étudiant chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) à Boston. Eux qui ont eu un "coup de foudre" il y a deux ans n'ont pas pu se voir depuis Noël dernier. "On devait passer une semaine de vacances ensemble au Canada au mois de mars, mais évidemment ça n'a pas pu avoir lieu", regrette-t-elle auprès de BFMTV.com.

Pour ce couple à longue distance, habitué à ne se rencontrer que toutes les huit semaines, le temps passé sans l'autre paraît cette fois bien trop long. "Habituellement, je vais aux États-Unis, ou il vient en France, ou on se retrouve dans un autre pays, raconte Morgane. On sait ce que c'est de ne pas se voir tous les jours mais on tenait le coup parce qu'on savait quand on se reverrait. Là, c'est très difficile, on ne peut pas se projeter. Les frontières vont-elles rouvrir en septembre? Pour Noël? En 2021?"

Huit mois sans se voir

Car si l'Union européenne a rouvert ses frontières à une quinzaine de pays début juillet, elle reste fermée aux Américains. Et si le Premier ministre a annoncé ce vendredi un test effectué sur les voyageurs en provenance de 16 pays, dont les États-Unis, cela ne concerne que les citoyens français résidant dans ces pays ou les citoyens de ces pays disposant "d'une résidence stable en France".

La jeune femme commence à perdre espoir. D'autant qu'elle avait entamé en début d'année des démarches pour venir s'installer outre-Atlantique avec son amoureux. Mais le processus d'immigration aux États-Unis est très long. "On a évoqué l'idée de se marier, ajoute-t-elle. Je sais que certains l'ont fait à Gibraltar. On envisage aussi de se retrouver dans un autre pays, comme en Croatie, en Turquie ou au Royaume-Uni. Mais cela signifie prendre des risques pour notre santé."

Si Morgane comprend et ne souhaite pas que le tourisme international reprenne, elle aimerait cependant que des exceptions soient accordées pour les couples. "On serait tout à fait d'accord pour faire un test et rester en quatorzaine, de toute façon l'idée c'est de nous retrouver et de passer du temps ensemble, pas de faire des visites. On va bientôt entrer dans notre huitième mois sans se voir, ce n'est pas possible."

"Du temps perdu qu'on ne rattrapera jamais"

Difficile de savoir combien de couples sont concernés. Mais les réseaux sociaux regorgent de témoignages de ce genre. Que ce soit sur Twitter sous le hashtag #loveisnottourism ou sur Facebook avec les groupes "Love is not tourism", "Couples Separated by Travel Bans" ou encore "Covid-19 - couples séparés au-delà des frontières de l'UE", le mouvement est international. Une manifestation doit d'ailleurs se tenir ce samedi à Paris, à proximité du ministère des Affaires étrangères. Objectif: dénoncer "le refus des autorités de prendre en compte la situation des couples non mariés". Si David*, qui habite en région Auvergne-Rhône-Alpes, n'y participera pas, il soutient cependant le mouvement de tout son cœur.

Car ce Français de 40 ans souffre de l'absence de sa compagne, une Birmane qui réside à Singapour. Les tourtereaux, ensemble depuis quatre ans, devaient se marier au mois d'avril et s'installer tous les deux en France. Tout était prêt mais la pandémie a chamboulé leurs plans. "Son visa était actif à partir du 22 mars, les frontières ont été fermées le 17. On a été bloqués à cinq jours près", s'attriste-t-il.

Ils regardent des séries en même temps mais à distance

Depuis, ils passent leur temps au téléphone. Plusieurs heures par jour pour essayer de compenser l'absence. Et parviennent même à faire des activités ensemble: jeux de société sur Internet par visio, escape games virtuels ou séries regardées en même temps mais à distance.

"On ne sait pas si ça va encore durer une semaine ou six mois. On essaie de faire des choses ensemble malgré tout mais c'est du temps perdu qu'on ne rattrapera jamais", s'attriste David, informaticien dans une boîte de trading.

Le quotidien sans l'autre reste difficile. Si sa compagne a pu conserver son appartement à Singapour, elle n'a plus d'emploi - elle a quitté son poste dans une entreprise de trading en vue de son départ pour la France. Tous deux réfléchissent au moyen de la faire venir: une inscription prétexte dans un établissement du supérieur pour décrocher un visa étudiant ou encore passer par un pays tiers. Mais pour cette option, il y a des risques. "Si ma compagne est refoulée, elle sera renvoyée à Singapour. Il faudra qu'elle se place en quatorzaine à ses frais, cela nous fera encore perdre quinze jours et repoussera nos retrouvailles. Mais s'il faut le faire, on le fera."

Une nouvelle date a été fixée pour leur mariage, au 21 août. "Les bans ont été publiés en France et à Singapour, les documents ont été transmis à la préfecture, mais visiblement ce n'est pas suffisant pour entrer sur le territoire." David déplore un manque de clarté des autorités françaises mais aussi une inertie de la part du gouvernement.

"Les consulats, les ministères de l'Intérieur et des Affaires étrangères, la police aux frontières, tout le monde se renvoie la balle. C'est le grand flou. On a l'impression que la France fait la sourde-oreille. Si elle ne veut pas de nous, on ira s'installer ailleurs."

"Quatre à cinq appels par jour"

Anne Genetet, députée LaREM de la 11e circonscription des Français établis hors de France, connaît bien la situation de David et de sa compagne. "Des coups de téléphone de Français qui vivent des situations de ce genre, j'en reçois quatre à cinq par jour", assure-t-elle. Elle se dit "en colère" et attend une réponse du gouvernement.

"Le Covid-19 a fait réapparaître les frontières. Mais la France a une attitude inadaptée vis-à-vis des conjoints étrangers non mariés, dénonce-t-elle. Elle met de la morale là où elle devrait mettre de la loi. On a l'impression que personne ne veut trouver de solution. C'est incompréhensible."

Selon cette parlementaire, l'administration française serait "totalement hermétique aux situations humaines". Pourtant, certains pays - notamment européens - ont avancé sur le sujet, comme le Danemark, la Norvège ou les Pays-Bas, qui autorisent les couples binationaux à se retrouver.

Dans un billet publié récemment sur son blog, Anne Genetet s'est émue du sort de ces couples. Selon elle, les inquiétudes françaises seraient davantage immigratoires que sanitaires. "Le Quai d'Orsay craint que des filières clandestines ne se mettent en place. Résultat, on a un jeu de ping-pong et on ne sait pas comment avancer." De son côté, elle envisage dans un premier temps de recenser ces couples via une plateforme.

"Le monde est devenu un point d'interrogation"

Dont Loïc*, un reporter vidéo français de 29 ans, séparé de Rashmi, une chercheuse doctorante indienne du même âge. Les amoureux, en couple depuis six ans et qui vivent en Australie depuis deux ans, se sont fiancés en décembre dernier en Inde et en habits traditionnels, en présence de leurs deux familles. Mais aujourd'hui, impossible pour eux de se retrouver.

"Nous avons notre maison à Melbourne, toutes nos affaires nous attendent, témoigne Loïc pour BFMTV.com. Mais pour tous les couples binationaux comme nous, le monde est devenu un point d'interrogation."

Début 2020, le jeune homme a dû retourner en France pour un projet professionnel. Sa compagne devait quant à elle rester un mois et demi en Inde dans le cadre de ses études. Son vol pour la rejoindre était prévu le 11 mars à 22 heures. Mais le jour même, à midi, la compagnie aérienne le prévient qu'il ne pourra pas embarquer en raison de restrictions aux frontières. "Si j'étais parti la veille, je serais aujourd'hui avec elle", regrette-t-il.

Tous deux ont bon espoir de pouvoir prochainement formuler une demande de visa et qu'elles aboutisse, ils sont déjà unis par l'équivalent australien du Pacs. Leur priorité: se retrouver pour pouvoir se dire officiellement "oui". Mais pour l'instant, le retour en Australie semble inenvisageable. "La fermeture des frontières est stricte, poursuit Loïc. On se mariera dans le premier pays qui acceptera l'autre, que ce soit l'Inde ou la France."

Loïc et Rashmi lors de leurs fiançailles en Inde en décembre 2019.
Loïc et Rashmi lors de leurs fiançailles en Inde en décembre 2019. © DR

Aller à l'aéroport "la prendre dans mes bras"

Si, sur les réseaux sociaux, les amoureux contrariés témoignent de leurs difficultés, ils s'échangent aussi des astuces pour contourner les interdictions. Comme ces couples dont l'un des deux partenaires n'a officiellement pas le droit de revenir aux États-Unis, où l'attend l'autre. L'entrée sur le territoire américain est toujours interdite aux personnes présentes dans l'espace Schengen au cours des quatorze derniers jours. Ce qui signifie qu'un séjour d'une quinzaine de jours hors espace Schengen, à condition de détenir déjà un visa, permettrait de franchir les frontières américaines.

C'est la solution privilégiée par Julien*, 38 ans, resté à New York, et Ajla*, 33 ans, coincée en France. Pour ces deux Français ensemble depuis sept ans, mariés depuis quatre et qui vivent aux États-Unis depuis plusieurs années, l'histoire devrait bien se terminer. L'heureux dénouement devrait même avoir lieu le 2 août prochain, date du billet d'avion retour d'Ajla. La jeune femme était en déplacement professionnel en France lorsque les frontières ont été fermées.

Depuis mars, les amoureux s'appellent "au minimum" deux fois par jour mais la relation à distance leur est devenue insupportable. "La période la plus longue durant laquelle on a été séparés a été de six semaines. Là, ça fait cinq mois. Notre couple est assez solide pour endurer ça, mais c'est long." Le plus frustrant: ne pas savoir quand il serait possible de retrouver son épouse, poursuit Julien.

"Dès qu'on a su qu'on pourrait passer par un pays tiers, on a immédiatement saisi cette opportunité. Des amis l'ont fait, et ça a marché. Mais officiellement, on n'a aucune information. Même en appelant par le consulat, personne ne nous dit rien."

Par chance, la famille d'Ajla possède un appartement en Croatie. La jeune femme s'y est installée depuis quelques jours et n'attend plus que le 2 août pour embarquer. "Elle est née en Bosnie, elle a fui la guerre avec ses parents qui ont vécu le siège de Sarajevo quand elle avait 5 ans. Ajla est une personne très forte, toujours de bonne humeur et qui vous communique sa joie de vivre, c'est grâce à cela qu'on est restés optimistes." Julien n'attend plus que d'aller la chercher à l'aéroport dans quelques jours "et la prendre enfin dans mes bras".

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https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV