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L'agriculture urbaine pourra-t-elle nourrir les habitants des villes?

Des cultures en étages à la Ferme urbaine lyonnaise à Villeurbanne en octobre 2016

Des cultures en étages à la Ferme urbaine lyonnaise à Villeurbanne en octobre 2016 - Jeff Pachoud-AFP

Sur les toits, au pied des immeubles ou dans les sous-sols, l'agriculture s'invite en ville. Alors que le monde de demain sera urbain, est-ce un pas de plus vers l'autosuffisance alimentaire?

Des champignons cultivés dans un parking souterrain désaffecté, des fraises qui poussent en containers ou un potager au sommet de l'Opéra Bastille à Paris. L'agriculture urbaine - qui vise à cultiver des plantes et élever des animaux en ville ou dans sa périphérie - essaime avec succès. Et la tendance ne cesse de prendre de l'ampleur bien qu'il ne soit pas aisé de l'estimer précisément.

"Un véritable engouement"

"On compte autour de 20.000 parcelles de jardins collectifs familiaux et partagés en France. Dont 1000 en Île-de-France, ce qui représente 880 hectares. Ce n'est pas négligeable", détaille pour BFMTV.com Christine Aubry, responsable de l'équipe de recherches sur les agricultures urbaines à l'INRA/AgroParisTech.

"On dénombre environ 300 fermes en agriculture urbaine au niveau national mais c'est difficile de les comptabiliser, car certaines apparaissent rapidement quand d'autres disparaissent, ajoute-t-elle. Ce dont on est sûr, c'est que c'est en très forte augmentation."

Ce que confirme à BFMTV.com Antoine Lagneau, en charge de l'agriculture urbaine à l'Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France. "Sa résurgence date d'il y a une dizaine d'années dans les métropoles européennes. Nous sommes de plus en plus sollicités par les villes et les collectivités, il y a un véritable engouement."

Une population de plus en plus urbaine

Paris comptera d'ici l'année prochaine une trentaine d'hectares en agriculture urbaine avec notamment ce qui est présenté comme la plus grande ferme urbaine au monde sur le toit du Parc des expositions de la Porte de Versailles. Son objectif: produire une tonne de fruits et légumes par jour en haute saison.

Pour certains, y compris les plus hautes institutions, l'agriculture urbaine est loin de se cantonner à l'anecdote. L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) y voit "une contribution importante à la sécurité alimentaire des ménages, en particulier durant les périodes de crise et de pénurie alimentaire" alors que plus des deux tiers de la population mondiale vivra en ville en 2050. 

À l'échelle mondiale, l'agriculture urbaine concerne principalement les foyers les plus pauvres qui cultivent pour leur consommation personnelle. Mais au Bangladesh, au Népal et à Madagascar, elle représente un tiers de la production agricole écoulée sur les marchés, indique la FAO.

Ferme verticale et culture aquaponique

En France, le conseil économique, social et environnemental assure que l'agriculture urbaine "constitue un outil de choix au service de la résilience des villes" et cite parmi ses avantages notamment le moyen de "renforcer la cohésion sociale", "s'adapter au changement climatique" ou encore "favoriser l'insertion professionnelle".

Paul Rousselin, le cofondateur de Cueillette urbaine, est en train d'installer plusieurs fermes urbaines, dont l'une sur le toit de l'école du chef Thierry Marx, à Paris. Herbes aromatiques, tomates, concombres, courgettes et fruits rouges fourniront les cuisines.

Une manière de produire vertueuse sur tous les plans, assure-t-il à BFMTV.com. "L'agriculture urbaine décarbone. Elle est produite localement et limite la pollution due au transport." Il ambitionne 30 à 40 kg au m2. Parmi ses autres projets: récupérer les déchets des composteurs pour en faire de l'engrais organique et des bassins récupérateurs d'eau de pluie pour ses cultures.

Low ou high-tech, jardin partagé, potager sur les toits, ferme verticale, culture aquaponique (qui combine élevage de poissons et culture de végétaux hors sol) ou hydroponique (hors sol) permaculture ou indoor: l'agriculture urbaine - qu'elle soit professionnelle, associative ou citoyenne - s'illustre dans une multitude de pratiques. À visée sociale, solidaire, environnementale ou commerciale, la volonté reste la même: une production de qualité au plus près des consommateurs.

"L'agriculture urbaine a beaucoup de fonctions, analyse l'agronome Christine Aubry. En plus de produire de l'alimentation, elle a aussi souvent un rôle d'animation sociale et d'événementiel, parfois même plus important."

Se réapproprier l'espace urbain

Et pour Jean-Michel Herbillon, cofondateur des Incroyables comestibles en France, l'agriculture urbaine est avant tout une démarche citoyenne. "Tout le monde peut planter partout où c'est possible et tout le monde peut récolter", explique-t-il à BFMTV.com. Car le principe de cette association présente dans 25 pays est que les bénévoles ne plantent pas pour eux-mêmes. N'importe qui peut donc librement et gratuitement chiper une tomate cerise ou un brin de ciboulette dans les plantations Incroyables comestibles.

"Il y a beaucoup d'interstices dans les villes où l'on peut avoir des cultures, poursuit-il. Au pied d'une barre d'immeubles, dans une cour ou une copropriété, un parc ou tout endroit laissé à l'abandon. L'idée est de se réapproprier l'espace urbain, sa rue, sa place, son quartier, sa ville mais aussi son alimentation."

Les Incroyables comestibles comptent en France 600 communes actives, avec de beaux succès et des initiatives plus modestes. "Ce qui est important, c'est que des citoyens se mobilisent par milliers", assure Jean-Michel Herbillon. Souvent, l'expérience commence par des plantes aromatiques et se poursuit comme dans n'importe quel jardin potager avec des haricots, des tomates ou des courgettes.

"Ce n'est pas une question de quantité, ajoute-t-il. Même si les actions sont limitées, l'idée est de sensibiliser autour de l'autosuffisance alimentaire. Et si chacun fait un geste, on pourra transformer la ville en espace nourricier."

Une ville autosuffisante?

Mais pour Antoine Lagneau, qui pilote également l'Observatoire de l'agriculture urbaine et de la biodiversité en Île-de-France, l'ambition est ailleurs. "Il est illusoire de penser qu'une ville pourrait devenir autosuffisante. L'agriculture urbaine, c'est d'abord une philosophie sur le rapport des urbains à la terre et la place de la nature en ville." Et selon lui, avant d'imaginer qu'une ville pourrait nourrir ses habitants, il faut plutôt s'appuyer sur les territoires ruraux.

"Dans un pays comme Singapour où la pression foncière est énorme cela fait sens. Mais en France, nous avons la chance d'avoir une agriculture notamment en proximité des grandes villes, il ne faut pas l'oublier."

Pourtant, l'agriculture urbaine est prometteuse. Car selon Christine Aubry, le rendement maximum d'un jardin partagé est de 1 à 3 kg par m² par an, soit l'équivalent de 10 à 30 tonnes par hectare et par an, "ce qui correspond à la productivité d'un maraîcher professionnel en pleine terre", ajoute-t-elle.

"Dans notre potager expérimental sur le toit d'AgroParisTech, nous sommes parvenus à 12 kg par m² grâce aux associations et rotations de cultures. Évidemment qu'on ne vise pas l'autosuffisance, mais on peut certainement augmenter la part de la production intra et périurbaine, autour de 2 à 3% actuellement, 6 à 7% pour les plus autonomes notamment les villes du sud. S'il sera difficile d'aller beaucoup plus loin faute de m² disponibles, l'agriculture urbaine permet au moins de redécouvrir les fruits et légumes, d'éduquer autour des pratiques culturales et de faire de la pédagogie autour de l'alimentation."
Céline Hussonnois-Alaya