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EXCLUSIF - "Manif pour tous": la preuve que la préfecture de police n'a pas truqué ses images

Image aérienne prise lors de la manifestation du 24 mars passée à l'analyse du logiciel Tungstène

Image aérienne prise lors de la manifestation du 24 mars passée à l'analyse du logiciel Tungstène - -

1,4 million... 300.000? Les organisateurs de la "manif pour tous" accusent la préfecture de police de Paris, et à travers elle le gouvernement, d'avoir truqué des images aériennes de la manifestation du 24 mars pour minimiser l'étendue de la mobilisation anti-mariage homo. L'analyse logicielle des images révèle qu'il s'agit d'un fantasme.

Après les journalistes mardi, les organisateurs de la "manif pour tous" étaient reçus vendredi après-midi par la préfecture de police de Paris afin de visionner le film aérien tourné lors de la manifestation du 24 mars, et dont des extraits publiés sur Internet ont servi à alimenter des thèses complotistes. Le but de la réunion était d'éteindre la rumeur relayée depuis par les organisateurs de l'événement, lesquels accusent la préfecture de police de Paris d'avoir trafiqué les images pour faire disparaître des dizaines de milliers d'opposants au projet de loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe.

La polémique est née après la diffusion par la préfecture de police de Paris de clichés tirés de cette vidéo pour illustrer la différence d'appréciation entre les personnes présentes au sol et celles ayant une vision plus large du parcours. Une différence qui a provoqué un écart considérable entre les chiffres donnés le 24 mars par les organisateurs de la "manif pour tous" (1,4 million d'opposants), et ceux de la police (300.000).

Pour étayer ses chiffres, la préfecture de police a décidé de rendre publiques ces images - qui n'ont jamais eu vocation au comptage - filmées depuis un hélicoptère survolant le cortège pour surveiller d'éventuels débordements. Avec pour objectif d'illustrer par l'image le fait que la manifestation du 24 mars était loin de former un flux continu de manifestants, comme l'affirment les organisateurs de la "manif pour tous" mais une série de blocs compacts entrecoupés de zones vides.

Théorie du complot

Problème: les 24 clichés, de très mauvaise qualité, laissent apparaître à certains endroits des zones floues, que certains se sont empressés de considérer comme la preuve d'un trucage organisé par le gouvernement pour faire voter le projet de loi sans passer par un référendum citoyen.

Théorie du complot soigneusement relayée par les organisateurs de la "manif pour tous", et qui a connu son point d'orgue la semaine dernière après la diffusion sur Facebook d'un court documentaire tourné à la hâte et sans autorisation, dans les locaux de l'Agence France Presse.

Le reportage, réalisé par Pierre Barnérias, un ancien journaliste, montre un technicien photo de l'AFP traiter trois de ces images avec l'aide du logiciel d'analyse ultra-perfectionné Tungstène, et envisager l'éventualité d'un trucage. La vidéo, dans laquelle de nombreuses scènes ont été coupées - notamment l'une d'elles, dans laquelle le technicien évoque le fait que les images sont tellement compressées qu'elles nécessitent une analyse plus approfondie -, a rapidement été relayée par les organisateurs de la "manif pour tous", notamment Frigide Barjot, pour crier à la désinformation.

Dimanche, accusée par la chef de file des anti-mariage homo, l'Agence France Presse a formellement démenti accréditer la thèse d'une manipulation des photos de la police.

Des anomalies techniques, pas de trucage

Pour conclure que les images en ligne n'ont pas été manipulées, l'AFP ne s'est pas seulement contentée de visionner la vidéo originale dont ont été extraits les clichés incriminés, mais elle a effectué un examen minutieux de celles-ci grâce à Tungstène.

Le logiciel, auquel BFMTV.com a eu accès, a pu permettre de déterminer sans équivoque qu'"aucune des 24 images numériques de la série ne présentent de trace de trucage ni d'indice probant et écrasant qui pourraient permettre d'envisager une manipulation", analyse Roger Cozien, l'un des concepteurs de Tungstène, précisant avoir "appliqué la même procédure scientifique et technique à l'intégralité des 24 images. Sans aucune distinction et surtout, sans se préoccuper du débat qui les entoure".

Ce qui a pu tromper les opposants au mariage pour tous pourrait résider dans le fait que les images publiées sur Internet sont si dégradées qu'il en résulte une déperdition d'informations pouvant laisser croire à l'œil nu à l'existence de modifications. Soumises à Tungstène, les mêmes images, que BFMTV.com a obtenues dans une qualité supérieure, révèlent tout autre chose.

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Artefacts numériques

On constate un certain nombre de "singularités" présentes sur l'ensemble des photos, que l'on pourrait considérer scientifiquement comme des "artefacts numériques", des éléments qui sont "particulièrement inattendus" sur une photographie numérique classique. Ces "anomalies structurelles", concernent en l'occurrence les parties dites de "basses fréquences" de l'image, autrement dit, celles où les détails sont les moins visibles et où les motifs et textures sont les plus unis et "plats": pelouses, routes et rues inoccupées, chemins de terre. "Toutes les images, sans exception, qu'elles fussent désignées, ou pas, par les uns ou par les autres comme porteuses d'altérations, présentent les mêmes particularismes, les mêmes singularités".

"Le processus de numérisation des images a amplifié la différence de signal et de 'signature mathématique' entre les zones de détails représentées par les manifestants et ces zones lisses", explique l'expert. Avant de conclure qu'aucun élément ne permet de parler de trucage. "Il ne s'agit pas d'anomalies de structure, mais d'anomalies techniques".

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La préfecture de police en cause?

Dans ce cas d'où vient le doute du technicien de l'AFP? "Si on se limite à l'examen de trois clichés, on pourrait croire que seules ces trois photos présentent des anomalies. Dans un autre contexte, s'il s'était agi de photographies numériques de qualité satisfaisante, il est indéniable que ces singularités relevées par Tungstène auraient éveillé nos soupçons et nous laisser conclure à une tentative de manipulation. Dans le cas présent, le fait est que ces singularités sont systématiquement présentes sur les 24 images qui composent la série, ce qui permet d'affirmer que l'hypothèse du trucage est la moins probable".

En d'autres termes, "d'un strict point de vue scientifique, et nous conformant au principe de parcimonie, nous sommes obligés de considérer, en l'absence d'information complémentaire, que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Par conséquent, si toutes les images sont porteuses de ces artéfacts c'est qu'elles en partagent, selon toute vraisemblance, la même raison sans avoir besoin de mobiliser une volonté de trucage".

De là à affirmer que la préfecture de police de Paris aurait pu éviter de telles accusations si elle avait publié des images de meilleure qualité, il n'y a qu'un pas. Toujours est-il que celle-ci a, depuis, décidé d'améliorer ses techniques de tournage d'images aériennes.


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Tristan Berteloot