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Comment la réforme du lycée bouleverse la vie des lycéens

Des lycéens lors des résultats du baccalauréat en juillet 2018 à Caen

Des lycéens lors des résultats du baccalauréat en juillet 2018 à Caen - Charly Triballeau-AFP

Des élèves qui décrochent dans leurs enseignements de spécialité, l'unité classe qui disparaît, des emplois du temps à rallonge et à trous: la réforme du lycée chamboule le quotidien des élèves de première.

Emploi du temps à rallonge, pause déjeuner rognée, vie de classe réduite: la réforme du lycée, appliquée depuis septembre pour les élèves de première, a bouleversé l'organisation du temps et de la vie scolaire.

"Un sandwich dans le fond de la cour"

C'est le principal grief de Rodrigo Arenas, co-président de la FCPE, une association de parents d'élèves. Il estime que les emplois du temps n'ont pas été faits dans l'intérêt des élèves. "Avec cette réforme, on gère des effectifs, pas des parcours éducatifs, déplore-t-il pour BFMTV.com. C'est d'une grande violence et cela entraîne de la souffrance, pour les enseignants comme pour les élèves." Il évoque le cas de lycéens qui ont cours au moment du déjeuner.

"La question n'est pas le nombre d'élèves concernés par ces problèmes d'emploi du temps, mais tout simplement le fait que cela puisse exister. On impose à des enfants ce que des adultes n'accepteraient pas. Bientôt, il faudra qu'ils apportent leur lunchbox ou ils devront grignoter un sandwich dans le fond de la cour."

Si Hubert Salaün, porte-parole de la Peep, une fédération d'associations de parents d'élèves, estime que le problème des emplois du temps est "récurrent" - "tous les ans il y a un plantage", confie-t-il à BFMTV.com - il reconnaît que le phénomène a été "accentué" cette année.

"À présent, le mercredi après-midi est un après-midi travaillé comme les autres. Cela pose des problèmes de transports, notamment dans les zones rurales ou semi-rurales. C'est vrai que pour les lycéens, les journées sont longues. Et là, ils sont cuits."

Cours le mercredi après-midi

Mais pour Philippe Vincent, secrétaire général du syndicat des chefs d'établissement SNPDEN-Unsa, il n'y a pas eu de "crash industriel" avec les emplois du temps. Les choses se seraient même mieux déroulées que prévu, assure-t-il à BFMTV.com.

"On partait à l'aveugle. Il a fallu prendre en compte plusieurs contraintes: les spécialités, le nombre de professeurs, les salles disponibles notamment pour les enseignements scientifiques, les horaires, les vœux des professeurs mais aussi la cohérence des emplois du temps des élèves. C'était une somme d'équations à beaucoup d'inconnus."

Et selon Philippe Vincent, également proviseur d'un lycée à Aix-en-Provence, s'il y a eu des difficultés dans certains établissements, cela était déjà le cas avant la réforme. "Comme d'habitude, on s'est laissé quinze jours après la rentrée pour affiner les choses." Il reconnaît tout de même certains "points de tension" sur la pause du midi raccourcie et les journées à rallonge. "Il n'est pas impossible que certains établissements aient utilisé le mercredi après-midi pour faire cours."

C'est notamment le cas dans son lycée, qui compte dix classes de première, et qui fait dorénavant systématiquement cours le mercredi après-midi. Une disposition qui s'est imposée par les dix spécialités qu'il propose et les 42 combinaisons (les lycéens de première doivent sélectionner trois spécialités) choisies par ses quelque 400 élèves. "Aucune spécialité ne se chevauche", se défend Philippe Vincent.

Des journées à rallonge

S'il n'a "aucune statistique" qui montrerait que ces problèmes d'emploi du temps sont plus nombreux que les années précédentes, ce n'est pas le point de vue de Claire Guéville, secrétaire nationale responsable du lycée au Snes-FSU, un syndicat d'enseignants. Elle assure que la dégradation des conditions d'apprentissage concerne "la quasi-totalité" des lycéens.

"La réforme a allongé les emplois du temps le mercredi après-midi et le samedi matin de la seconde à la terminale, s'indigne-t-elle pour BFMTV.com. Cela s'est traduit par la disparition des activités proposées par l'UNSS (l'Union nationale du sport scolaire, NDLR). Ce n'est pas qu'anecdotique. Tous les espaces facilitant le vivre ensemble ou même simplement l'agir ensemble sont en train de se volatiliser."

Également professeure d'histoire-géographie, Claire Guéville cite des exemples de lycéens qui n'ont que trente minutes pour déjeuner - y compris le temps de faire la queue à la cantine - d'autres qui ont cours de 8h à 19h. "Cela met les élèves en difficulté dans leur travail scolaire."

Hubert Salaün, de la Peep, soulève une autre problématique: les emplois du temps à trous. "Les lycées sont prévus pour faire cours, pas pour y vivre pendant les intercours. Souvent, les foyers ne sont pas dimensionnés. Ce n'est pas comme les établissements américains, où il y a des salles pour les arts ou la musique. Ici, les lycéens s'entassent dans les halls ou se retrouvent dans la cour à attendre comme des chiens mouillés. Les choses vont même se compliquer l'année prochaine." La réforme s'appliquera alors également aux élèves de terminale.

La "solitude" des élèves

Autre inquiétude pour Claire Guéville, du Snes-FSU: la disparition progressive de l'unité classe. Car les spécialités représentent presque autant d'heures de cours que celles du tronc commun. "On a à ce jour des élèves qui ne se connaissent toujours pas, ils se retrouvent dans une solitude inédite, regrette cette représentante du Snes-FSU. C'est très déstabilisant pour les élèves mais aussi pour les enseignants."

C'est également ce qu'a remarqué Sylvie Amici, présidente de l'APSYEN-France, l'association des conseillers d'orientation-psychologues. "Il y a certains élèves qui se sentent plus en affinité avec ceux de leurs groupes de spécialité, partageant une curiosité similaire, d'autres à qui le groupe classe manque", pointe-t-elle pour BFMTV.com. Pour ces élèves, la classe était perçue comme un repère, aussi utile dans le travail scolaire que pour nouer des amitiés.

"Pour les lycéens les plus fragiles, en moyenne 10% d'une classe d'âge même si cela peut être ponctuel, cela a augmenté leur sentiment de solitude. Ils ne sont plus ensemble toute la journée, y compris pour le repas du midi et doivent se faire pour chaque cours de nouveaux amis. À cet âge-là, la camaraderie est très importante."

Une spécialité à abandonner

Dans le bureau des psychologues scolaires, les lycéens s'affolent aussi quant au choix des deux spécialités à conserver et celle à abandonner en fin d'année. "Globalement, ils sont assez surpris par le niveau de difficulté des enseignements, poursuit Sylvie Amici, psychologue au lycée Voillaume à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. En abandonner une soulage certains. Mais ils seront aussi évalués sur cette spécialité. Cela les soucie beaucoup."

Une analyse que partage Cécile Cauchy, secrétaire générale adjointe de la FCPE 93. Selon cette représentante de parents d'élèves, les lycéens sont "stressés" et "angoissés". Et cite l'exemple de sa fille, qui n'a pas choisi la spécialité mathématiques. "Le niveau est exigeant pour l'enseignement scientifique de tronc commun, témoigne-t-elle pour BFMTV.com. Elle me dit que pour ses camarades qui ont opté pour les mathématiques, cela leur est d'une grande aide. Pour elle, c'est difficile et cela lui demande beaucoup de travail."

Cécile Cauchy a également remarqué que ces lycéens qui expérimentent le bac nouvelle formule se demandent s'il aura la même valeur que celui des années précédentes.

"Dans certains établissements, des élèves n'ont toujours pas de professeur depuis la rentrée pour un de leurs enseignements de spécialité, notamment les mathématiques ou les arts. D'autres n'ont pas d'enseignant de physique-chimie pour les cours de tronc commun. Ils auront des épreuves de contrôle continu avec un service discontinu, c'est problématique."

"Ils n'ont pas le droit à l'erreur"

Pour Rodrigo Arenas, représentant de parents d'élèves pour la FCPE d'un lycée de Chantilly, le vrai problème réside dans les attendus du supérieur. "Les élèves ne savent pas quelle spécialité prendre selon la filière. Et ils choisissent les matières scientifiques, dont les mathématiques à 60%, par défaut. Car dans l'esprit des élèves comme des parents, ces matières assurent un tri académique et social."

Evaluer des élèves sur une spécialité qui a peut-être été choisie par défaut, toutes les spécialités n'étant pas proposées et le nombre de triplettes étant parfois limité, qui s'est avérée trop difficile, comme cela a été le cas avec les mathématiques, et qui sera abandonnée, tout cela ne fait pas sens, estime Hubert Salaün, de la Peep.

"On dit aux élèves: 'Vous avez le droit d'essayer'. Mais s'ils ont décroché en cours d'année, cela signifie qu'ils n'ont pas le droit à l'erreur ni à l'oubli. Pourquoi vouloir noter un échec? Qu'est-ce que cela va leur apporter? D'autant que ce qui compte, ce n'est pas tant le bac mais l'enseignement supérieur. Pourquoi cette mauvaise note, qui correspond à un essai, devrait les poursuivre dans Parcoursup?"
Céline Hussonnois-Alaya