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Des convertis à l'islam nous racontent comment ils ont choisi leur prénom musulman

Une mosquée à La Réunion.

Une mosquée à La Réunion. - RICHARD BOUHET / AFP

En embrassant l'islam, Valérie est devenue Khadija, Jean-François Abderrahman, Pascale Tahéra, Eric Younes et Ludovic Ali. Pour un converti, choisir son prénom musulman c'est aussi choisir le musulman qu'on veut être devant Dieu et les hommes. Mais cette nouvelle identité ne va pas sans difficultés lorsqu'il s'agit de la concilier avec son passé ou face à des parents qu'un tel changement peut dérouter.

En se faisant musulman, un converti se choisit une foi qu'il n'avait pas reçue en héritage, une nouvelle culture et parfois une langue. Pour beaucoup de ces nouveaux fidèles, bien qu'il ne s'agisse pas d'une obligation, la conversion au message islamique conduit aussi à opter pour un prénom musulman, taillé dans la langue liturgique de l'islam, l'arabe. Femmes ou hommes, chiites ou sunnites, ils sont cinq à avoir accepté de témoigner auprès de BFMTV.com pour revenir sur le prénom qu'ils ont adopté.

Les convertis à l'islam n'obéissent pas, bien sûr, à un schéma unique. Toutefois, la plupart de leurs portraits sont unis par un trait qu'ils ont en partage: jeunes, parfois très jeunes, ils ont ressenti qu'un appel les liait à un principe supérieur, qu'ils ont fini par appeler "Dieu" et en arabe, "Allah". Pour certains, cette relation a commencé à se nouer dans un milieu où rien ne laissait présager l'arrivée de l'islam. 

"Ali, le plus socialiste"

En 2012, le Bureau des cultes du ministère de l'Intérieur estimait à environ 100.000 le nombre de convertis à l'islam en France, comme nous le confirme la docteure en sociologie et spécialiste de la conversion, Juliette Galonnier, qui précise toutefois que "le changement religieux ne se laisse pas aisément comptabiliser". Difficile à quantifier, il n'est pas plus simple à pressentir. Ludovic, qui est l'auteur de La barbe qui cache la forêt – Essai sur les musulmans face au défi identitaire sous le pseudonyme Louis Alidovitch, est né dans un milieu très éloigné du sunnisme: "Ma mère est polonaise, croyante mais mon père ne l'était pas du tout. Le quotidien était très marqué par le communisme, le syndicalisme. Je n'ai d'ailleurs pas été baptisé", nous explique Ludovic, qui est devenu musulman à 21 ans, sous le prénom d'Ali. La première grande lecture dont il se souvient, et la première pierre de son parcours intellectuel, il les doit à celui qui est peut être le plus célèbre des athées: Karl Marx et son Manifeste du Parti communiste. 

Autant dire que pour Ludovic, qui a découvert l'islam à travers son amitié pour une famille marocaine et des lectures, la conversion fut une question très politique. Dans un livre, il apprend que Mahomet a repoussé un marchandage en disant: "Même s'ils me mettent le soleil dans la main droite et la lune dans ma main gauche, je ne renoncerai pas à mes positions". Cette réplique plaît au jeune anticapitaliste qui se convertit en 2002, à l'âge de 21 ans: "J'ai eu une révélation. Cet homme proposait quelque chose de sublime: dépasser l'intérêt matériel derrière lequel tout le monde court". Et il lui fallait un prénom au diapason. Ce sera Ali, compagnon de Mahomet, un des premiers convertis, et le calife "le plus socialiste": "Il a imposé la limitation des salaires, la limitation des capitaux dans les grandes familles", pose-t-il.

Khadija Regnier, née Valérie, elle aussi s'est emparée d'un prénom essentiel de la tradition islamique au moment de sa conversion...mais dans un sens très personnel:

"Avec Khadija, j’ai placé la barre très haut! C’est la première femme à reconnaître la prophétie, et elle se situe avant la division entre chiites et sunnites... et puis, en bonne épouse, je suis une femme jalouse et Khadija, c’était la femme de Mahomet quand il était monogame! C’est un rappel pour mon mari", rit-elle.

"C’est important d’avoir un repère, quelque chose qui nous guide", note-t-elle. Au-delà d’un simple prénom, ce sont d’ailleurs des repères que Khadija est allée puiser dans l’islam.

"Je n’ai pas du tout été élevée dans un milieu croyant", fait ainsi remarquer Khadija lorsqu’elle se penche sur sa trajectoire. "Mais j'ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose qui nous était supérieur, malgré l’athéisme de mes parents." Cependant, ce serait une erreur de penser que le Coran ne fait des convertis que dans les cercles où la pratique religieuse n'était pas la règle.

Celui qui est à présent son mari, Jean-François Regnier, s'appelle aujourd'hui Abderrahman alors même que le catholicisme familial a eu, sur lui, une importance cardinale: "Je suis d’un milieu rural à l’origine. J’étais le plus cul-terreux des cinq à la maison", sourit-il. "Et avec tout ce qui va avec. J’ai notamment reçu une éducation catholique par mon grand-père". Ce grand-père, mort lorsqu'il avait seulement dix ans, lui a laissé une vive admiration et de très beaux souvenirs de messes: "J’avais des souvenirs de messes avec mon grand-père, avec lui la messe c’était le paradis et je n’avais pas de doute, quelque chose vibrait en moi, les prophètes avaient une réalité".

"Abderrahman, pour ne pas oublier d'où je viens"

Pourtant, ces deux témoins ont perdu Dieu de vue pendant quelques temps. Khadija et Abderrahman ont tous deux fait un crochet par la boisson avant leur rencontre. Après cet égarement, qui a duré environ un an et demi, le second se tourne vers l'islam. A 22 ans, c'est une réserve personnelle qui le retient alors qu'il songe à se convertir. "Les problèmes que je me suis posé au moment de ma conversation tenaient surtout à des doutes sur moi-même. Par exemple: ‘Comment je vais faire pour arriver à jeûner ?’"

Au bout d'un an et demi de tergiversation, il saute le pas et embrasse alors le sunnisme. Avec l’impression de sauver sa peau plutôt que d’en changer : "Mon prénom, Abderrahman, signifie ‘Serviteur de la Miséricorde’. (...) Ce que Dieu me donnerait, il me faudrait le rendre en retour. C’était une façon de ne pas oublier d’où je venais. Je ne voulais rien oublier. J’avais tellement joué ma vie et puis d’un coup, on a l’impression qu’on vient nous chercher."

Mais il se cherche encore justement, n'est pas totalement satisfait, et rallie le chiisme après un passage par le soufisme. Sa conversion entraîne celle qui devient plus tard son épouse: "J’ai rencontré mon futur mari sur mon lieu de travail (...) Et quand il parlait, je me disais sans cesse: ‘Ah oui, c’est ça’. Je trouvais des réponses que j’attendais depuis longtemps", développe Khadija.

Un prénom avant même la conversion

Le prénom spirituel du converti couronne donc des spirales d’une variété infinie: conversions prénuptiales, réflexions politiques, retrouvailles avec des souvenirs religieux anciens. Parfois, même, le prénom précède la conversion.

Eric Geoffroy, islamologue, fondateur de la Fondation Conscience soufie et "entré dans l'islam en 1984" n'a pas attendu d'être musulman pour s'entendre appeler Youness: "Il m’avait été donné au Maroc par des amis, qui sentaient quelque chose en moi, avant même que je sois musulman. Et puis, il m’a été ensuite confirmé par un cheikh au Caire." Youness, le Jonas biblique, a une forte résonance symbolique:

"Youness provient d’une tradition biblique autant qu’islamique. C’est l’un des seuls prophètes dont la mission est réussie alors que beaucoup de prophètes ont été rejetés par leur peuple. Mais dans le Coran, il est présenté comme un peu complexe. Par exemple, quand Dieu lui demande d’aller à l’est vers Ninive, il se dirige vers la Méditerranée, à l’ouest. Il existe aussi une parole de Mahomet, disant à ses compagnons: 'Ne me préférez pas à Jonas'", rappelle celui qui est aussi l'auteur, avec sa femme, du Grand livre des prénoms arabes

Pascale Pen Point, qui a opté pour le prénom Tahera, a rejoint la foi islamique également à la faveur d'un mariage: "Ma conversion était liée à mon mariage. C'était en préparation de notre union en fait". 

La part du nommé 

Tahera a connu une expérience différente: "Le choix ne s’est pas fait en France. C’est au cours de ma visite au Pakistan qu’on m’a demandé de prendre un prénom musulman. Il y avait un sentiment d’urgence et une certaine pression, avec, physiquement, quelqu’un qui m’a proposé des prénoms." Dans les prénoms qui lui sont suggérés, l'un lui rappelle celui qu'elle a reçu de la bouche de ses parents: "Pascale et Tahera, il y a deux premières syllabes un peu heurtées et puis le double A fait que les deux prénoms se ressemblent."

L'islamologue Eric Geoffroy rappelle que Mahomet a un jour glissé à ses disciples que toute personne portait une part du nommé à travers son prénom. Tahera a vécu cette influence: "Une partie de ma personnalité est imprégnée par Tahera, qui correspond à la partie pakistanaise de ma famille. Pour eux, j’étais Tahera. C’est un prénom qui m’a construit dans cette communauté." Cette dernière a construit un imaginaire affectif autour de son prénom musulman:

"Pour certains, oui, la conversion et ce nouveau prénom constituent une rupture. Mais je ne pense pas qu’on puisse rompre avec soi-même. Pour moi, d’ailleurs, il s’agissait plus de tourner la page. Le prénom musulman sert de baume de reconstruction, de lien. Le prénom modèle une forme de relation. C’est inséré dans la mémoire, dans l’affectif. Ça a cette importance", confie-t-elle. 

Conjuguer ses identités 

Si on ne peut rompre avec soi-même, cesse-t-on d'être Pascale en devenant Tahera? Jean-François quand on est Abderrahman? Eric laisse-t-il la place à Youness, Valérie à Khadija et Ludovic à Ali? Non, aucun de nos interlocuteurs n'a abandonné son prénom d'origine. Il s'agit de conjuguer et non de retrancher: "Un ami de la famille m’avait demandé : ‘Comment il faut t’appeler maintenant?' J’avais répondu : 'Pour vous, ce sera toujours Nono’. Pour mes collègues, c’est resté Jean-François", note Abderrahman. Au centre des inquiétudes de tous ces convertis dans les premiers temps: les auteurs du prénom sous lequel ils ont grandi, les parents.

Khadija se remémore la crispation de son père: "Un jour, un ami appelle chez mes parents. Mon père décroche et il s’entend demander : ‘Je pourrais parler à Khadija s’il vous plaît?’ Mon père répond: ‘Il n’y a pas de Khadija chez nous’. Et il raccroche." Avec ses parents, elle est d'ailleurs restée Valérie. Comme Tahera ne s'est jamais départie de Pascale: "Mes parents étaient au courant, mais amener le sujet n’avait pas beaucoup d’intérêt. La relation aux parents n’avait pas à en être affectée. Je ressentais bien que ça aurait pu être une agression énorme."

"Il y a des tas de manières d'être musulmans"

Les parents de Ludovic ont eu du mal aussi à se faire à Ali, bien qu'il ne leur ait jamais demandé non plus qu'ils l'appellent ainsi. Pour le père, la chose a d'abord été objet de plaisanteries, un jeu pas très sérieux auquel se livre son "philosophe" de fils, comme il le surnomme à cette époque. Sa mère n'a pas le cœur à rire en revanche: "Je me mets à sa place, ça doit être un choc psychologique énorme. Encore aujourd'hui, ça doit être difficile pour elle d'entendre ma femme par un autre prénom que celui qu'elle m'a donné", concède-t-il.

C'est pourquoi celui qui est lui-même père de famille désormais, s'il se reconnaît tout autant aux prénoms d'Ali que de Ludovic, se présente désormais sous son prénom de naissance lorsqu'il fait de nouvelles rencontres. Il s'affirme même très critique à présent devant la prise d'un prénom musulman pour un converti. La démarche ne "favorise pas l'émergence d'un islam apaisé", dit-il, et puis, selon lui, elle entretient les croyants dans une référence au passé qu'il n'apprécie pas: "Il faut être soi-même, chercher à se construire, à être différent. Il y a des tas de manières d'être musulman. Il faut apporter sa propre pierre et ne pas aller en chercher une qui a quatorze siècles."

Robin Verner