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« Aujourd’hui en Corse, tout le monde peut être une cible »

Jeudi à Ajaccio, Jean-Luc Chiappini, président du Parc naturel régional de Corse, a été assassiné.

Jeudi à Ajaccio, Jean-Luc Chiappini, président du Parc naturel régional de Corse, a été assassiné. - -

Jean-Luc Chiappini, président du Parc naturel régional de Corse, a été assassiné jeudi à Ajaccio. Condamnant ce 10e homicide en Corse depuis le début de l'année, Manuel Valls a évoqué une « mafia ». Sur l’île, « ce qui compte c’est l’argent », explique un spécialiste, tandis qu’un autre déplore l’absence « d’arsenal juridique » de l’Etat.

C'est le dixième homicide en Corse depuis le début de l'année. Jean-Luc Chiappini, maire Modem de Letia, en Corse du Sud, et président du Parc naturel régional de Corse (PNRC) a été tué jeudi à Ajaccio. Selon les premiers éléments de l'enquête, il a été atteint de plusieurs coups de feu tirés par le passager d'un deux-roues de forte cylindrée, qui est parvenu à s'enfuir.
Jean-Luc Chiappini est le troisième notable tué par balles à Ajaccio en à peine plus de six mois. Son assassinat intervient après celui de l'ancien bâtonnier de l'Ordre des avocats, Antoine Sollacaro, en octobre dernier, et celui du président de la Chambre de Commerce et d'industrie de Corse du Sud, Jacques Nacer, en novembre. Condamnant ce « lâche assassinat », Manuel Valls a évoqué une « mafia », des « réseaux mafieux et criminels ». Assurant que « l'Etat ne se décourage pas », le ministre de l’Intérieur a demandé de l’aide « à la population corse » et souligné que « beaucoup d'élus nous disent qu'ils sont menacés ». Jean-Marc Ayrault a demandé à Manuel Valls et à la ministre de la Justice Christiane Taubira de « mobiliser tous les moyens pour interpeller les auteurs et les déférer devant la justice » et réaffirmé dans un communiqué que « le gouvernement reste déterminé à lutter contre la violence » en Corse.

« Chiappini s’était attiré quelques inimitiés »

Jean-Michel Verne, auteur de Main basse sur Marseille et la Corse, évoque une piste éventuelle pour expliquer l’assassinat de Chiappini : « Aujourd’hui en Corse, ce qui compte c’est l’argent. L’argent qu’on peut retirer de la spéculation immobilière, avec la flambée du prix des terrains, et aussi les investissements d’argent public redistribués à des entreprises. Tout ça suscite des convoitises. Monsieur Chiappini s’occupait du Parc naturel régional, un poste stratégique, au cœur de répartitions de 1 940 millions d’euros. Il s’était par ailleurs occupé de remettre à plat les gites ruraux, et s’était attiré quelques inimitiés. Ça peut être une piste ».

« Un climat extrêmement lourd à Ajaccio »

Revenant sur le contexte actuel en Corse, Jean-Michel Verne ajoute : « Un système mafieux, c’est une alliance entre des politiques, des membres du monde économique et des membres du grand banditisme. Aujourd’hui, c’est ce système qui dicte sa loi en Corse, où tous les notables sont en danger. Beaucoup de personnalités politiques ont demandé et ont été mis sous protection policière. Il y a un climat extrêmement lourd à Ajaccio, et donc tout le monde peut constituer une cible ».

« Ça va continuer »

Face à ces nombreux assassinats, Jacques Follorou, auteur de La guerre des parrains Corses, n’est pas très optimiste : « Pendant 30 ans, le milieu corse a été structuré par deux pôles : au nord, c’était une bande qui s’appelait "la brise de mer", et au sud il y avait un système plus féodal, avec un parrain, qui est mort fin 2006. Aujourd’hui, ces deux pôles ont disparu, on est donc dans une phase de profonde redistribution des cartes, qui ne se fait pas qu’entre les voyous, mais aussi par les gens qui portent leurs intérêts ou qui sont susceptibles d’être des obstacles à la captation ou à la prise d’intérêts. Donc ça va continuer, tant que ça ne s’est pas stabilisé. Le jour où il n’y aura plus de morts, c’est pas que la mafia aura disparu, c’est qu’une équipe aura stabilisé et pris totalement contrôle du territoire ».

« L’Etat n’a pas de véritable arsenal juridique »

En 2012, 19 homicides et 16 tentatives ont été commis dans l'île dont la population est de 310 000 habitants. La plupart des affaires ne sont pas élucidées. Pourquoi n’arrive-t-on pas à lutter contre la mafia Corse ? « Le diagnostic n’est fait que de temps en temps, regrette Jacques Follorou, lorsqu’il y a des accès d’émotions, lorsque Manuel Valls ou Christiane Taubira vont sur l’île, ou que le Premier ministre parle de "mafia". Mais l’arsenal juridique dont l’Etat dispose, n’existe pas aujourd’hui, il n’y a pas de protection de témoins véritable, il n’y a pas d’accès à l’ensemble des données financières chiffrées, comme ça existe par exemple en Italie ou aux Etats-Unis, à la disposition des services anti-mafieux. En France, les élites politiques ont une grande difficulté à envisager qu’un phénomène criminel, mafieux, puisse soustraire, comme ça, une partie du territoire à l’autorité de l’Etat central à Paris ».

J.V. avec Jamila Zeghoudi