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TOUT COMPRENDRE - Faut-il déboulonner les statues du passé?

Statue de Leopold II taguée à Bruxelles, Belgique, le 10 juin 2020

Statue de Leopold II taguée à Bruxelles, Belgique, le 10 juin 2020 - KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Des statues de personnalités historiques associées à l'esclavage ont été vandalisées voire arrachées à leur socle ces derniers jours lors de manifestations contre les violences policières et le racisme. Ces actions symboliquement fortes questionnent notre rapport aux monuments érigés il y a des décennies, et à notre Histoire.

Dimanche à Bristol, au Royaume-Uni, lors d'une manifestation contre le racisme et en hommage à George Floyd - un Noir américain tué fin mai par un policier blanc aux Etats-Unis - la statue d'Edward Colston, marchand d'esclaves de la fin du 17e siècle, a été déboulonnée et jetée à l'eau. De l'autre côté de la Manche, en Belgique, une statue de l'ex-roi Léopold II, figure controversée du passé colonial du pays, a été retirée d'un square à Anvers mardi après avoir été vandalisée.

Ces actions témoignent de "l'accumulation de siècles de violence et de haine" explique mercredi sur BFMTV Louis-Georges Tin, président d'honneur du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN). Mais ces actes sont aussi taxés de vandalisme et certains observateurs s'effrayent de la suppression, avec la disparition de ces monuments, de pans de l'Histoire.

  • Pourquoi des statues sont-elles déboulonnées?
"Moi je trouve tout à fait normal que l'on refuse que des statues qui promeuvent des crimes contre l'humanité trônent au milieu de nos cités", déclare Louis-George Tin.

Il dénonce la présence dans les rues des villes françaises de personnages historiques qui ont en leur temps approuvé et encouragé l'esclavage de la population noire. "Nous avons devant l'Assemblée nationale en France un statue de Colbert. Colbert, qui a préparé le Code Noir", s'indigne Louis-Georges Tin. Le Code Noir est un texte de loi du XVIIIe siècle réglementant la traite des esclaves sur les territoires français d'alors.

"Chaque fois que je vois cette statue j'ai un haut-le-cœur, ça me donne la nausée, je ne suis sûrement pas le seul", déclare Louis-George Tin.
Statue de Colbert devant le Palais Bourbon
Statue de Colbert devant le Palais Bourbon © JOËL SAGET / AFP

"Le déboulonnement, c'est la violence symbolique", explique de son côté Françoise Vergès historienne et ex-présidente du Comité national pour la mémoire de l'esclavage sur BFMTV. Selon elle "ce n'est même pas de la violence passée", mais guidée par des injustices ou discriminations ressenties actuellement.

"Il y a une violence quotidienne symbolique extrêmement forte, et le déboulonnage de la statue de Schœlcher à côté ce n'est pas grand chose" explique-t-elle.

Plusieurs manifestants ont en effet fait tomber vendredi à Fort-de-France et à Schœlcher, en Martinique, deux statues de Victor Schœlcher, un homme connu pour avoir décrété l'abolition de l'esclavage en 1848. Mais comme l'explique France Info 1ere, Victor Schœlcher était aussi favorable à la colonisation et aux colons, ce qui a justifié son déboulonnage pour les militants à l'origine de cet acte.

Le Parti Progressiste Martiniquais, a qualifié "d'acte de vandalisme condamnable" ces opérations, rapporte France Info 1ere.

"Faire tomber une statue n'effacera ni l'histoire de notre peuple, ni l'humanisme de Victor Schœlcher", a déclaré dans un communiqué la ville de Fort-de-France.
  • Faut-il supprimer certains noms de l'espace public?

Louis-Georges Tin s'est déjà plusieurs fois prononcé en faveur de la suppression de certains noms, comme celui de Colbert, dans l'espace public, car avec une statue ou un nom d'école, "on n'enseigne pas Colbert, on le célèbre", déclare-t-il.

"Il faut faire l'inverse, il faut l'enseigner et ne pas l'honorer. Car on ne choisit pas de faire une statue ou un nom de rue pour enseigner, on n'enseigne pas avec les noms de rue, on célèbre".

En France métropolitaine, Nantes est régulièrement donnée en exemple car elle a lancé plusieurs initiatives, comme l'ouverture d'un mémorial de l'abolition de l'esclavage en 2012, afin de faire connaître le lourd passé de la ville avec la traite des Noirs. Nantes a été le premier port négrier français entre les XVII et XIXe siècles et des noms de famille d'armateurs ayant fait leur fortune sur ce commerce d'êtres humains sont encore inscrits aux coins des rues. 

Interrogé sur la possibilité de débaptiser certaines rues portant les patronymes d'esclavagistes, Olivier Château, adjoint de la maire de Nantes en charge du patrimoine, expliquait en 2017 à Slate ne pas vouloir forcément les supprimer: 

"Dans le fait d'effacer ces noms, il y aurait l'idée qu'on n'assume pas ce passé", déclarait-il. "Le choix est plutôt de regarder le passé, de l'expliquer, de le contextualiser, de regarder plutôt qui était la personne concernée et de refaire le lien avec le Mémorial et le musée".
  • Que faire de ces monuments?
"Le monument en lui-même ne suffit pas", explique Françoise Vergès "il faut qu'il y ait un récit, une histoire autour du monument, sinon vous passez à côté et vous n'y faites pas attention (...) Vous passez devant Schœlcher à Fort de France, la moitié des personnes ne s'y arrêtent pas, ne le connaissent pas", déclare l'historienne.

Selon elle, ces statues n'encouragent pas en soi la connaissance de l'histoire de l'esclavage, comme la statue de Colbert "n'a pas encouragé la connaissance sur le Code Noir. L'histoire, elle s'enseigne dans les écoles", explique-t-elle.

Sans forcément faire disparaître les statues controversées, Françoise Vergès comme Louis-Georges Tin proposent de les déplacer dans des lieux qui leur donneraient plus de sens, notamment dans des musées où l'histoire de la personnalité en question pourrait être expliquée.

"En France cela fait longtemps que des statues sont déplacées et pas des moindres, la statue de La Fayette a été déplacée, Victor Hugo a été déplacé, Gambetta a été déplacé à Paris, donc ça se fait", explique l'historienne. "Il n'y a pas de raison de les garder parce qu'il y a 300 ans c'était ainsi. L'histoire change, la manière dont on perçoit, la manière dont on pense la ville, elle change".
  • Par quoi les remplacer? 

Au-delà de l'existence de certains monuments, ce qui est critiqué dans ces actions de déboulonnages, c'est la prépondérance d'une partie de l'histoire, par rapport à une autre. "Nous ne pouvons pas nous sentir français dans un pays qui célèbre l'esclavagisme, ce n'est pas possible", martèle Louis-Georges Tin.

"Quand on se promène dans les villes d'outre-mer, c'est l'histoire coloniale qui est racontée à tous les coins de rues", raconte Françoise Vergès. "À la Réunion, sur la place où ont dansé les esclavagisés le 20 décembre 1848 pour fêter la libération pour laquelle ils avaient combattu, trône la statue de La Bourdonnais qui est un gouverneur colonial esclavagiste".
Statue de François Mahé de La Bourdonnais à La Réunion
Statue de François Mahé de La Bourdonnais à La Réunion © Wikimédia

A l'inverse, les figures noires ayant marqué le combat contre l'esclavage trouvent difficilement leur place, analyse l'historienne: "Pourquoi n'y a-t-il pas une statue de Toussaint Louverture [descendant d'esclave noirs et chef de la révolution haïtienne, ndlr] à Paris? Pourquoi n'y a-t-il pas des statues de ceux qui ont combattu l'esclavage les femmes et les hommes, avec une histoire autour?", s'interroge l'historienne.

Une question qui fait écho à une autre revendication: celle d'une plus grande présence de figures féminines sur les plaques des rues de France.

"Il n'y a pas assez de femmes, il n'y a pas assez de diversité dans les noms de rue, et c'est cela que nous demandons", abonde Louis-Georges Tin.
Salomé Vincendon