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Abolir le numerus clausus peut-il combler les déserts médicaux?

Le projet de loi sur la transformation du système de santé sera discuté à partir de lundi à l’Assemblée nationale.

Le projet de loi sur la transformation du système de santé sera discuté à partir de lundi à l’Assemblée nationale. - Philippe Huguen - AFP

Dans le projet de loi santé 2022, une mesure a particulièrement retenu l'attention: la suppression du numerus clausus, qui limite le nombre de médecins en formation. Davantage de médecins permettraient-ils de faire face à la pénurie médicale dans laquelle sont embourbés nombre de territoires? Le syndicats en doutent, comme ils l'ont expliqué à BFMTV.com.

C'est le grand dossier du ministère de l'avenue Duquesne en ce début d'année. Mercredi, Agnès Buzyn, membre du gouvernement en charge des Solidarités et de la Santé, a présenté le projet de loi Santé 2022 en Conseil des ministres.

Parmi les mesures cardinales du texte, l'une d'elles a largement capté l'attention: la suppression à la rentrée 2020 du numerus clausus, ce dispositif qui restreint l'accès en deuxième année d'étude de médecine au moyen d'un concours où les places sont chères et limite ainsi le nombre de médecins en formation en France.

L'idée est visiblement de compter sur des praticiens plus nombreux pour arroser les déserts médicaux et y irriguer davantage d'oasis. Agnès Buzyn avait pris cet engagement ce mardi sur France Inter:

"Nous allons augmenter de 20 % à peu près le nombre de médecins formés".

Mercredi, l'ancien ministre de la Santé, Claude Evin, qui soutient la suppression, a toutefois prévenu sur les ondes d'Europe 1:

"Ce n'est pas parce qu'on va avoir plus de médecins qu'on va avoir des médecins qui vont s'installer auprès de la population".

BFMTV.com s'est tourné vers des représentants de la profession pour se faire une idée. 

Là où le bât blesse 

Le docteur Philippe Vermesch, président du syndicat des médecins libéraux (SML), juge en préambule que l'abolition du numerus clausus va avoir un effet immédiat sur la paysage étudiant.

"Actuellement, il y a 68.000 personnes en première année, et ça donne à l’arrivée 8500 médecins. Si on dit à la population: ‘Il n’y a plus de concours en première année’, je vous fiche mon billet qu’à la rentrée 2020, il y aura 90.000 ou 100.000 personnes."

Et la chose ne lui paraît pas particulièrement bien pensée au vu de la conjoncture actuelle du monde de la santé:

"La courbe démographique va encore descendre cinq ou six ans puis commencer à remonter. Et la fin du numerus clausus va la faire remonter encore plus vite. J’ai peur qu’on se retrouve avec trop de médecins".

Par ailleurs, Philippe Vermesch estime qu'avant de faire sauter le concours, il faut considérer ce dernier sous toutes ces dimensions. Or, remarque-t-il, l'admission au concours elle-même n'apporte pas la garantie de l'achèvement du cursus:

"On a déjà 20% des gens qui réussissent le concours et ne deviennent jamais médecins."

Le bât blesse donc ailleurs pour lui et, pour faciliter l'accès aux soins dans les territoires les moins favorisés sous ce rapport, il faudra bien plus qu'une suppression du numerus clausus. Les obstacles décourageant les installations dans les zones les moins bien pourvues sont d'ordres divers. Le premier d'entre eux n'a que peu à voir avec la médecine.

"Les déserts médicaux sont aussi désertés par les pouvoirs et services publics. Et quand vous êtes un couple, les deux doivent pouvoir trouver du travail pour vivre. Si la personne en couple avec le médecin ne trouve pas d’emploi, ils ne s’installeront pas", note le président du syndicat des médecins libéraux. 

Son confrère, Jacques Battistoni, qui préside aux destinées du syndicat MG France (MG pour "Médecins généralistes"), tient toute prête la liste des embûches sur la route des zones dites de "sous-densité":

"Parmi les obstacles devant l’installation des médecins dans les déserts médicaux, il y a aussi la question de l’attractivité du territoire et des conditions d’exercice de la médecine. Et il y a un vrai problème d’aménagement du territoire. Là où le territoire se dépeuple, où les gens ne veulent pas vivre, ce n’est pas simple de s’installer."

Toutefois, il ne s'agit pas tout à fait d'une impasse:

"On peut aussi faire en sorte qu’un médecin puisse s’installer dans une ville mais qu’il ait les moyens de transport pour se déplacer ensuite", pointe-t-il. 

Le problème de la formation 

La source ne se tarit pas seulement en aval. En amont non plus, le courant n'est pas bien large. Les deux dirigeants syndicalistes évoquent en effet une défaillance dans le cursus des futurs médecins. Ceux qui s'apprêtent à exercer la médecine générale ne mettent que peu les pieds dans les cabinets libéraux durant celui-ci, tandis que ceux qui espèrent devenir spécialistes n'ont aucune obligation de cette sorte:

"Il est important que tous les médecins aient un stage en médecine ambulatoire et en générale. Pour les spécialistes, il faut une formation qui ne soit pas exclusivement hospitalière mais aussi ambulatoire", pose Jacques Battistoni. 

Et sans un séjour obligatoire, et même renforcé, dans les cabinets libéraux pendant leurs études, les apprentis praticiens n'ont aucune chance de se forger une expérience pourtant indispensable, comme l'affirme Philippe Vermesch:

"Si les nouveaux médecins n’ont aucune expérience, ça leur fait peur et ils ne s’installent pas".

Les pistes le long desquelles les déserts médicaux pourraient se repeupler existent cependant. L'une d'entre elles consiste à miser sur les nouveaux alliés des médecins: les infirmières de pratique avancée qui, en relation avec le médecin traitant et dans un cadre strictement défini, peuvent prescrire et accomplir quelques gestes de soin, et les assistants médicaux, qui doivent débarquer prochainement dans les cabinets et dont les attributions sont encore en discussion.

Leur domaine de compétence se précise tout de même à grands traits: ils devront notamment décharger les docteurs du volet administratif de leur activité, accompagner les patients dans leur parcours de santé.

Les élus interpellés 

Le renfort semble le bienvenu là où les médecins paraissent particulièrement débordés.

"C’est dans les zones de sous-densité qu’il faut mettre ces assistants médicaux. Il faut les rattacher aux médecins isolés", déclare Philippe Vermesch, qui ajoute qu'il faudrait de surcroît aider les concernés dans un recrutement et une gestion du personnel auxquels leurs études ne les ont pas préparés.

Jacques Battistoni place lui aussi beaucoup de ses espoirs dans une solution collective:

"C’est plus facile de prendre en charge une population en équipe. Là où les gens n’arrivent pas à voir un médecin, il faut venir au secours des professionnels et travailler en équipe est une solution. Il y a aussi la possibilité de mettre en place dans les territoires des organisations permettant d’avoir une réponse à tout moment sans aller aux urgences."

Mais le président de MG France attire enfin l'attention des responsables politiques locaux sur l'intendance: "Et il faut aussi que les élus nous aident car travailler en équipe implique d’avoir des locaux. On les attend là-dessus."

Robin Verner