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Une situation "pire qu'elle n'a jamais été": près de 20% des lits fermés dans les hôpitaux faute de personnel

Au service de médecine interne de l'hôpital Emile Muller de Mulhouse, France, le 16 février 2021

Au service de médecine interne de l'hôpital Emile Muller de Mulhouse, France, le 16 février 2021 - SEBASTIEN BOZON © 2019 AFP

Une enquête flash conduite à l'initiative du Conseil scientifique au début du mois d'octobre livre un tableau inquiétant de la situation au de l'hôpital français, comme le révèle Libération. Près de 20% des lits sont fermés dans les CHU et les CHR en raison d'une pénurie de personnel.

Le résultat de l'enquête flash conduite début octobre par le Conseil scientifique, le Comité consultatif national d'éthique, accompagnés par les directeurs de CHU afin de sonder la situation hospitalière du pays n'est sans doute pas de nature à étonner les professionnels. Mais le panorama livré de l'ampleur de la crise est saisissant. Selon cette étude, dont la conclusion a été mentionnée dans un avis du Conseil scientifique en date du 5 octobre, environ 20% des lits sont actuellement fermés dans les hôpitaux, faute de personnel.

Et le phénomène est général. Il touche les CHU et CHR dans toutes les régions, et tous les acteurs. Au chapitre de ces pénuries d'effectifs, l'avis du Conseil scientifique pointe cependant cinq professions connaissant une tension particulière: les IDE (traduire les infirmiers), les personnels exerçant dans les blocs, les anesthésistes, les manipulateurs de radiologie, les masseurs-kinésithérapeutes. Avec pour conséquence, des difficultés grandissantes pour l'hôpital et les patients, baladés d'un service à l'autre.

À l'origine de ce marasme, on déplore trois facteurs: les départs, l'absentéisme des soignants, et le manque d'attractivité du travail hospitalier.

"La situation est pire qu'elle n'a jamais été"

Frédéric Valletoux, président du Conseil de direction de la Fédération hospitalière de France et maire de Fontainebleau, a réagi sur BFMTV ce mercredi matin.

"C'est pire à l'automne 2021 que ça n'a jamais été", a-t-il expliqué. "On voit partout ces chiffres qui nous alertent sur ce problème d'attractivité, de fidéliser les soignants, cette incertitude liée à l'épidémie alors que notre système de santé est en crise profonde".

Dans le détail, après deux ans d'épidémie, 19% des lits étaient fermés à l'hôpital en septembre 2021. On en comptait 9% en septembre 2019.

Mais selon Frédéric Valletoux, on se tromperait en limitant la lecture de cet état des lieux aux seules retombées de la crise sanitaire. Pour lui, le problème réside aussi en amont.

"Le sujet c'est une perte de sens, une fatigue qu'on peut comprendre mais derrière cette fatigue, une démotivation face à un hôpital qui va de crise en crise." "Il faut passer du colmatage auquel on assiste depuis 15 ans à un vrai New Deal pour l'hôpital", a-t-il plaidé.

3566 lits manquent à l'appel à l'AP-HP

Ce mercredi, Libération publie une vaste enquête autour de ces chiffres pour aller plus loin. Le journal rappelle notamment que ces données s'inscrivaient dans un contexte déjà très dégradé. Une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (le Drees) a comptabilisé les suppressions de 27.000 lits depuis 2013. Subsistent dorénavant 387.000 places, un parc auquel il faut donc retrancher 19% de lits, soit 73.530 lits.

Certes, ces fermetures concernent l'ensemble du territoire mais une plongée dans les documents internes de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, réalisée là encore par Libération, permet une vision plus aiguë. Sur les 20.000 lits dont l'institution francilienne dispose, 3566 manquent désormais à l'appel. C'est près de 2000 unités de plus qu'en 2019, quand 1694 étaient inaccessibles.

Epuisement du personnel

Expliquer la raréfaction du personnel hospitalier passe donc par la prise en compte des départs des soignants et du manque d'attractivité du domaine. Et à ces trajectoires difficilement quantifiables, s'ajoute l'absentéisme. Celui-ci a en revanche été mesuré précisément: on déplore désormais 11% d'absentéisme au plan national contre 8 à 9% en 2019.

"Il faut le dire, beaucoup de nos soignants sont épuisés par la charge mentale et le rythme de travail de la crise." Le constat est signé du ministre de la Santé Olivier Véran dans Libération ce mercredi, qui assure toutefois que le contingent des démissions à l'hôpital restait "modéré".

Il admet toutefois: "S’ajoute à cela le fait que, chez les étudiants infirmiers en formation entre 2018 et 2021, un peu plus d’un millier a démissionné avant la fin de leurs études. Une enquête sera lancée sur la question, je veux qu’on en comprenne les raisons."

Les solutions d'Olivier Véran

Dès lors, comment juguler ce mal-être, le pallier et frayer un nouveau passage vers ces lits qu'on ne peut aujourd'hui ouvrir faute de bras? Car le ministre de la Santé se dit persuadé qu'il est possible d'"inverser la vapeur". Après avoir souligné que son Ségur de la Santé avait injecté 10 milliards d'euros dans les salaires à l'hôpital, il liste ses propositions:

"Nous sommes dans une politique d’augmentation de nos effectifs, qu’il s’agisse des médecins avec la fin du numerus clausus et plus de 17.000 étudiants qui sont aujourd’hui en deuxième année de médecine, ou des infirmières et aides-soignants avec la création de 6000 places supplémentaires dans les écoles cette rentrée 2021."

Et il ne s'agit pas seulement de doper le recrutement. Il conviendrait aussi de mettre fin au découragement généralisé. "J’ai demandé à Pôle Emploi, dans des secteurs en tension, de repérer les soignants qui s’étaient inscrits en vue d’une reconversion professionnelle", indique Olivier Véran à ce sujet. L'idée serait alors d'organiser un rendez-vous individualisé afin de les retenir.

Pour le président du Conseil de direction de la Fédération hospitalière de France, il est en tout cas nécessaire que le débat public s'empare du phénomène et le traite en profondeur. "Ça doit être un sujet de la présidentielle!", a ainsi exhorté Frédéric Valletoux sur BFMTV.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV