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Une revue piégée par un canular liant hydroxychloroquine et baisse des accidents en trottinette

Hydroxychloroquine

Hydroxychloroquine - George Frey

L'Asian Journal of Medicine and Health a publié samedi un article proclamant l'efficacité de l'hydroxychloroquine dans la réduction des accidents de trottinette. Tout était faux, bien entendu, les auteurs du canular voulant seulement dénoncer le manque de sérieux de certaines revues scientifiques.

L'article évoquait des trottinettes mais les relecteurs de cette revue, n'ayant apparemment de "scientifique" que le nom, avaient plutôt un petit vélo dans la tête. Comme le raconte France Info, l'Asian Journal of Medicine and Health, publication spécialisée, a fait paraître ce samedi un texte purement fantaisiste (traduit ici en français): ce dernier assurait qu'un cocktail d'hydroxychloroquine et d'azithromycine, duo promu par le controversé professeur Didier Raoult et auquel les auteurs conseillaient d'ajouter "du zinc pour le goût", permettait de réduire le nombre d'accidents de trottinettes, avant de se déjuger le lendemain en le retirant de son site.

Mais le mal semble irrémédiable: les auteurs de ces travaux volontairement aberrants entendaient montrer au grand jour le manque de sérieux de certaines revues scientifiques, et l'absence de relecture digne de ce nom dans celles-ci. Ils n'ont que trop bien réussi.

Didier Raoult et Nemo Macron

Si ceux-ci ont adopté dans leur rédaction la forme et le déroulement d'un véritable article scientifique, jamais ils n'ont pas cherché à dissimuler leurs pitreries. Dès la liste inaugurale des rédacteurs, on note ainsi les noms du célèbre avatar d'Antoine de Caunes, Didier Lembrouille, et de Nemo Macron - chien de. Lors de cette présentation des auteurs, on lit encore: "L'auteur MJ a écrit des phrases et dit que la dernière place serait 'suffisante pour lui'. Il fait ça à chaque fois, et ça marche plutôt bien sur les stagiaires, il faut avouer".

Tandis qu'ils assurent que leur article se fonde sur trois études, ils expliquent avoir conduit les deux premières depuis "leurs chaises de bureau (IKEA)", et la dernière sur le "parking d'une usine abandonnée de Montcuq", ville tout à fait réelle, immortalisée par un reportage de Daniel Prévost pour Le Petit Rapporteur de Jacques Martin en 1976.

Le titre de l'article est en lui-même une pique: "Contrairement aux attentes, le SARS-CoV-2 plus létal que les trottinettes: est-ce-que l'hydroxychloroquine pourrait être la seule solution ?" Référence transparente à une citation du professeur Didier Raoult, grand promoteur de l'hydroxychloroquine, qui en février avait intitulé l'une de ses chroniques médicales "Coronavirus: moins de morts que par accident de trottinette".

"La solution à tous les problèmes du monde"

Plus tard, ils affirment que leur démarche est soutenue par le collectif "Laissons les vendeurs de trottinettes prescrire", l'Assemblée nationale et le fonds de pensions des vendeurs de trottinettes indépendants. Décrivant le panel des patients mis à contribution, ils glissent benoîtement qu'il s'agit "d'amis et de proches des auteurs".

Quant à l'expérience imaginée, la voici: ils étaient censés avoir administré les médicaments à plusieurs personnes avant de leur demander de dévaler une pente en ligne droite de 500 mètres sur une trottinette, en direction d'un mur de briques, et de freiner au dernier moment. Ils vont jusqu'à prétendre avoir dû déplorer quelques morts dans ces funestes circonstances.

L'affaire ne fait pas un pli pour eux: l'hydroxychloroquine est "la solution à tous les problèmes du monde". Ils enjoignent même leurs lecteurs de se reporter au journal intime de l'un d'entre eux pour se renseigner sur une possible application de la molécule au conflit israélo-palestinien.

Si les auteurs ne se laissent pas démonter par les morts, ils ne s'embarrassent pas non plus des données dérangeantes. "Nous avons exclu l'étude 2 de notre analyse et de cet article dans la mesure où elle n'a pas fourni de résultats informatifs (c'est-à-dire les résultats que nous attendions)", font-ils mine de défendre. Quant aux savants qui critiqueraient leur méthodologie, ils se voient qualifiés de "ramassis de pétainistes". Les rédacteurs poussent la blague jusqu'à poser avoir "reçu le président de la République" et dire que celui-ci s'est montré "enthousiaste". Au passage, d'ailleurs, ils se moquent ouvertement de son "allocution churchillienne".

Le chevalier noir

Trois références terminent ce document très à part. La première rappelle une vidéo désormais fameuse sur les réseaux sociaux: "Est-ce que nous pouvons publier quoi que ce soit tout de suite? Je crois que la question, elle est vite répondue, et la revue par les pairs n'a jamais été une méthode scientifique, de toute façon". La seconde paraphrase la tirade de l'inspecteur Gordon à la fin du deuxième Batman de Christopher Nolan, The Dark Knight:

"Nous devons l'utiliser davantage, partout, tout le temps, tout autour du monde. Parce que l'hydroxychloroquine est le héros que notre monde mérite. Pas celui dont il a besoin aujourd'hui... Alors ils le pourchasseront. Parce que l'hydroxychloroquine peut l'endurer. Parce que ce n'est pas un héros. C'est un gardien silencieux, qui veille et qui protège sans cesse. C'est le chevalier noir."

L'ultime clin d'œil ravira les amateurs des Bronzés: " Comme l'a dit un jour le grand scientifique français Jean-Claude Dusse: 'on sait jamais, sur un malentendu, ça peut passer'". Enfin, les auteurs remercient "bien entendu, Didier Raoult, sans qui ou avec qui nous ne serions rien".

Un article pourtant relu

Le pire dans cette histoire, c'est que cet article au contenu fictif et parodique a bien été relu, précise France Info. Deux éditeurs de l'Asian Journal of Medicine and Health l'ont validé. Un troisième, qui l'avait refusé, a été remplacé. Sollicité par le site, la revue - qui avait publié une étude contesté sur l'hydroxychloroquine en juillet - n'a pour l'heure par répondu.

Le médecin Michaël Rochoy, au nombre des auteurs du canular, a lui commenté auprès de France Info la faiblesse de la correction: "Ils partent directement sur une révision mineure, sur des détails, et pas sur une révision majeure, c'est-à-dire sur le principe même de l'étude".

Quel est l'intérêt pour l'Asian Journal of Medicine and Health d'être si peu regardant? Encaisser, à la publication de l'article, les "frais de traitement" de celui-ci, argent demandé aux auteurs afin de couvrir une relecture, en principe, par les pairs. Selon le site de la chaîne de télévision publique, ils étaient en l'occurrence de 85 dollars.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV