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L'inquiétante augmentation des violences contre les soignants

L’an dernier, 1126 incidents ont été déclarés à l’Ordre des médecins. C’est 8% de plus qu’en 2017. Ces violences, principalement verbales, sont largement sous estimées: l’Ordre estime que moins d’une agression sur 3 lui est notifiée.

C’est un phénomène préoccupant qui augmente depuis une dizaine d’années: les violences contre les soignants ont encore progressé l’an dernier.

En 2018, 1126 agressions ont ainsi été déclarées à l’Ordre des médecins, contre 1035 en 2017 ; soit une augmentation de 8%. C’est le plus haut niveau jamais atteint en 15 ans.

Seuls 30% des incidents déclarés

"C’est préoccupant car ces données sont sous-estimées", explique le docteur Hervé Boissin, coordinateur de l’Observatoire sécurité pour le Conseil national de l’Ordre. "On estime que seuls 30% des incidents font l’objet d’une déclaration. Cela pose de grands problèmes pour l’exercice médical", poursuit-il.

Parmi les régions les plus touchées, l’Île-de-France (171 agressions déclarées l’an dernier), devant les Hauts-de-France (162 incidents) et l’Occitanie (151 déclarations).

Dans 7 cas sur 10, le déclarant est un médecin généraliste. Mais les hospitaliers ne sont pas épargnés. "Les médecins hospitaliers déclarent très peu ; nous les incitons d’ailleurs à le faire davantage", commente le docteur Boissin.

Un coup de poing au visage

Nicolas Perolat n’est pas près d’oublier sa garde de Noël. La nuit du 25 au 26 décembre dernier, cet interne aux urgences pédiatriques a reçu un coup de poing au visage d’un père de famille impatient. Après 15 minutes de perte de connaissance, il s’est réveillé dans un brancard avec le nez cassé. Grâce au soutien de la direction et de ses collègues, la suite est allée très vite:

"Le matin-même, j’ai pu déposer plainte. Le lendemain, j’assistais au procès de mon agresseur. Le procès a été bouclé à 19 heures", raconte l’apprenti médecin de 30 ans. Son agresseur, connu des services de police, a été condamné à 18 mois de prison, dont 10 mois ferme avec exécution immédiate.

"Désacralisation de l’hôpital"

Nicolas, lui, a repris le travail après une vingtaine de jours d’arrêt: "Heureusement, j’ai été très bien entouré. Mais je pense que cela pose une question sur le mode de consommation des soins et ce désir d’avoir tout, tout de suite, et qui n’est pas propre au monde du soin".

"Il y a une désacralisation de l’hôpital ou plus largement des établissements de santé, à l’hôpital comme en ville", estime François Venutolo, chef de pôle des urgences du Centre hospitalier de Gonesse. "Comme la police, comme les pompiers, on avait un certain respect. Jusque-là, il y avait un environnement, une parenthèse qui existait vraiment. Aujourd’hui, cette parenthèse est cassée", déplore l’urgentiste, également président de la Commission médicale d’établissement.

Injures et menaces à 66%

Si les agressions physiques restent rares (7%), les injures et menaces contre les médecins progressent de 4 points en un an (66%), devant les vols ou tentatives de vols (18%). 

"Les insultes et les menaces, c’est tous les jours et plusieurs fois par jour", raconte Pascal Germany, infirmier aux urgences du centre hospitalier de Gonesse depuis 4 ans. "Malgré la passion du métier, c’est déstructurant à la longue, cela rogne sur le moral", reconnaît-il.

Les femmes particulièrement visées

Parmi les motifs principalement évoqués par les médecins pour expliquer les incidents, 31% font suite à un reproche relatif à une prise en charge, 17% à un vol, 16% à un refus de prescription (de médicament ou de certificat, par exemple), 11% à un temps d’attente jugé excessif. "Cela donne le sentiment que certains patients estiment qu’ils n’ont que des droits, et pas de devoirs", critique Hervé Boissin.

Autre source de préoccupation pour ce spécialiste de la sécurité à l’Ordre des médecins, le fait que les femmes soient particulièrement visées: "49% des médecins victimes d’incidents sont des femmes, alors qu’elles représentent 47% du corps médical", précise-t-il.

Quant au profil de l’agresseur, il s’agit dans la majorité (54%) des cas le patient, ou un accompagnant (15%).

Portes fermées, vitres blindées et boutons rouges

Face à cette menace, certains cabinets ou établissements, comme le centre hospitalier de Gonesse, s’organisent: portes fermées avec accès par badge, vitres blindées dans les zones d’accueil et des boutons rouges, un peu partout, pour appeler les agents de sécurité: "En cas de problème, il faut juste venir et mettre un coup dedans. Ils sont là normalement dans les 30 secondes. Et c’est effectif", nous montre l’infirmier Pascal Germany.

Dans seulement un cas sur 3, ces déclarations de violences sont suivies d’une plainte et dans un cas sur 10, d’un dépôt de main courante. "Trop peu", juge Hervé Boissin. Le représentant de l’Ordre réclame d’être reçu par le ministère de l’Intérieur pour trouver des réponses concrètes à apporter aux soignants. 

Margaux de Frouville