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Coronavirus: à Bobigny, une unité inédite créée "en quelques jours" par des soignants

Des soignants dans un hôpital à Tours le 31 mars dernier.

Des soignants dans un hôpital à Tours le 31 mars dernier. - GUILLAUME SOUVANT / AFP

Depuis le 10 avril, dix malades du coronavirus sont hospitalisés dans l'ancien service d'orthopédie de l'hôpital Avicenne (AP-HP), transformé en "unité de sevrage ventilatoire" pour désengorger le service de réanimation, saturé.

Il manquait de lits et de ventilateurs. Alors Yacine Tandjaoui-Lambiotte, réanimateur à l'hôpital de Bobigny, au cœur d'un des départements où le Covid-19 tue le plus, a échafaudé un projet "totalement dingue": créer de toutes pièces une unité de soins intensifs innovante.

Depuis le 10 avril, dix malades du coronavirus sont hospitalisés dans l'ancien service d'orthopédie de l'hôpital Avicenne (AP-HP), transformé en "unité de sevrage ventilatoire" pour désengorger le service de réanimation, saturé. 

Protagoniste-clé de cette histoire: un jeune ponte en pneumologie, Maxime Patout, 35 ans, qui venait de quitter le CHU de Rouen "pour faire un break" quand la pandémie s'est abattue sur l'est de la France. 

Quelques nuits blanches

Il se porte alors volontaire aux urgences de Mulhouse, "quinze jours dans le pire endroit du monde", quand son ami Yacine Tandjaoui-Lambiotte l'appelle: "Dès que tu auras fini là-bas, j'aurai besoin de toi pour m'aider à Bobigny."

Maxime Patout active ses réseaux, parvient à faire prêter à Avicenne des ventilateurs conçus pour être utilisés à domicile, obtient auprès de leur fabricant (Philips Respironics) l’accès aux signaux collectés par les machines. Objectif: permettre à une start-up (Kernel Biomedical) de créer une technologie sur mesure afin de relier les ventilateurs à un système de surveillance centralisé des patients. 

En une semaine, au prix de quelques nuits blanches, l'affaire est bouclée. "C'est assez impressionnant de voir l'hôpital public, où les 'process' sont interminables, se mettre ainsi en jambes", dit le pneumologue.

"Créer dix lits en soins intensifs respiratoires en quelques jours, je pense que c'est la première fois de l'histoire de l'humanité. En France du moins...", dit Yacine Tandjaoui-Lambiotte.
"L'idée était d'un côté d'éviter la réanimation à des patients qui avaient toutefois besoin d'un gros débit d'oxygène et, de l'autre, de sortir de réanimation des malades dont l'état a été extraordinairement grave mais qui s'améliore. En gros: on remplit moins le vase et on le vide davantage, pour éviter qu'il déborde", résume-t-il. 

"On fera les comptes à la fin"

Jeudi, pour la première fois depuis le début de la crise, un lit était disponible en réanimation à Avicenne. Une victoire pour les soignants qui, depuis deux semaines, évacuaient des malades intubés vers la province sans voir le flux se tarir. "Chaque lit libéré était réoccupé dans la demi-heure", relate le docteur Tandjaoui-Lambiotte.

Pour faire fonctionner cette unité, les infirmières sont en première ligne. Avant le Covid-19, Margaux Garofalo, 26 ans, travaillait en chirurgie orthopédique. Elle qui ne "connaissait rien à la pneumologie" est désormais responsable de machines dont elle "ignorait même le nom".

La soignante doit aussi s'habituer à la mort. De sa jeune carrière, elle n'avait connu que deux décès. Le coronavirus a emporté six de ses patients. "C'est très dur", souffle-t-elle.

Entre mars 2019 et mars 2020, le nombre de décès a bondi de 62% en Seine-Saint-Denis, territoire le plus pauvre de métropole où vivent plus de 1,6 million d'habitants. 

"Un engagement très fort"

Si le département est "un des plus mal dotés", "Avicenne est un des hôpitaux de l'AP-HP à avoir déployé le plus de lits de réanimation", rappelle le professeur Hilario Nunes, chef du service pneumologie, qui chapeaute cette unité.

Avant le Covid, il y avait 16 lits de réanimation. On en compte aujourd'hui 48, auxquels s'ajoutent les dix lits de cette nouvelle unité.

"Le manque de moyens ne veut pas dire que l'on ne donne pas les meilleurs soins aux patients. Il y a ici une volonté et un engagement très fort de la communauté médicale, qui va au charbon tous les jours. Nous sommes un hôpital de pointe", insiste-t-il.

Début février, Yacine Tandjaoui-Lambiotte avait démissionné de ses fonctions administratives, comme 80 de ses collègues de Seine-Saint-Denis, pour dénoncer le manque de moyens de l'hôpital public.

"Là, je veux simplement m'occuper des malades, mais on fera les comptes à la fin. La véritable reconnaissance sociale ne passe pas par les applaudissements, elle passera par l'argent", dit-il, rappelant que les "infirmières françaises sont moins payées qu'en Pologne et en Slovaquie". "1.350 euros par mois, c'est complètement scandaleux".

En attendant, comme elles, il lave chaque jour les surblouses jetables que l'hôpital ne peut plus lui fournir.

F.B. avec AFP