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Chloroquine: pourquoi il faut rester prudent avec la nouvelle étude de Didier Raoult

Emmanuel Macron le 26 mai 2020

Emmanuel Macron le 26 mai 2020 - BFMTV

Le professeur Didier Raoult a annoncé jeudi une troisième étude très positive sur les résultats de son traitement à base d'hydroxychloroquine contre le coronavirus. Mais plusieurs scientifiques restent très prudents sur les conclusions de leur collègue marseillais, et pointent du doigt les failles méthodologiques de ses études.

Le président français Emmanuel Macron a rencontré jeudi à Marseille le Pr Didier Raoult, défenseur de l'utilisation très controversée de l'hydroxychloroquine - un dérivé de la chloroquine, médicament contre le paludisme - dans la lutte contre le coronavirus. A la tête de l'Institut marseillais Méditerranée Infection, lui et son équipe ont déjà réalisé trois études qui prouvent, selon eux, l'efficacité d'un traitement à base d'hydroxychloroquine contre le Covid-19.

Mais nombre de scientifiques estiment impossible de tirer cette conclusion sur la seule base de ces études, en raison de la manière dont elles ont été élaborées. "Ce que l'on peut dire, c'est que s'il y avait eu un médicament qui marchait vraiment on le saurait aujourd'hui", a réagi ce vendredi sur BFMTV Arnaud Fontanet, épidémiologiste à l'institut Pasteur, pour qui actuellement "on n'a pas cette certitude".

Troisième étude critiquée pour Didier Raoult

Les deux premières études de Didier Raoult et ses équipes avaient déjà été critiquées, notamment pour le faible nombre de participants composant l'échantillon: 24 pour la première, 80 pour la deuxième. Pour la troisième, c'est 1061 personnes qui ont participé aux tests, selon le résumé de l'étude publiée sur le site de l'Institut.

Jeudi, Didier Raoult a présenté en avant-première à Emmanuel Macron les résultats de sa dernière étude - pas encore publiée - qui corroborent ceux des deux premières: 91% des personnes soignées avec le mélange de l'hydroxychloroquine et de l'antibiotique l'azithromycine ont été guéries dans les 10 jours.

"L'équipe du professeur Raoult mène des études sur des nombres maintenant très élevés de patients", reconnaît Arnaud Fontanet. "Malheureusement en l'absence de bras comparatif c'est extrêmement difficile de savoir si le traitement est efficace ou pas".

Toujours pas de groupe comparatif

Comme pour les deux premières études, plusieurs scientifiques reprochent au professeur Raoult de ne pas avoir utilisé de groupe comparatif ne prenant pas de médicament. Cela permettrait de déterminer si le traitement proposé par Méditerranée Infection est efficace, ou si la guérison intervient même sans traitement.

"Les résultats semblent comme ça, quand on les dit spontanément, fantastiques: 91% de gens qui sont guéris, on se dit que c'est génial", a expliqué dès jeudi le docteur Alain Ducardonnet, spécialiste Santé de BFMTV. "Mais la maladie c'est 85%, 88% de guérisons spontanées", a-t-il également souligné.

Ce qui signifie que potentiellement prendre du Doliprane et rester chez soi peut avoir le même effet que de choisir le traitement du professeur Raoult. "Il n'y a pas de comparatif, donc on ne sait pas si c'est l'évolution spontanée de la maladie ou si c'est le médicament qui fait quelque chose", martèle Alain Ducardonnet. 

"L'hydroxycholoroquine si ça marche c'est fantastique", estime pour sa part Arnaud Fontanet, mais ce qui reste important, "c'est de savoir si l'hydroxychloroquine marche mieux, moins bien ou pareil que d'autres traitements. Voire que pas de traitements du tout, c'est ça l'essai comparatif, c'est ça dont on a besoin comme information".

L'oeil d'un comité indépendant

De surcroît, les scientifiques demandent à voir les résultats de cette troisième étude, le rapport complet, car seules les conclusions sous forme de résumé ont été publiées. 

"Il faut que l'on voit ces résultats et que à plusieurs on les analyse pour vérifier que c'est bien les résultats qu'il annonce qui sont produits par cette étude. Ce serait une très bonne nouvelle", a fait valoir jeudi sur BFMTV Bruno Lina, virologue et membre du conseil scientifique.

Il a pris l'exemple d'autres études sur d'autres traitements suivant leur cours en parallèle, comme les essais européens baptisés Discovery, auxquels le virologue participe. Un "premier jeu de données va être analysé par un comité indépendant", en fin de semaine prochaine, suivi d'un deuxième la semaine d'après, a-t-il détaillé. 

"On fait exactement ce que je demande à Didier Raoult. On génère des résultats et ensuite on demande à des indépendants, d'autres qui n'ont pas participé à l'étude, de les regarder pour analyser si il y a un effet ou pas d'effet", a expliqué Bruno Lina. "Il faut qu'il (Didier Raoult) partage ses informations avec nous pour que l'on puisse en toute objectivité regarder ce que donnent les résultats de son étude".

L'urgence sanitaire face à la déontologie

Le débat actuel se focalise entre ceux qui appellent à la prudence, le temps de mener à bien des essais thérapeutiques plus larges, et ceux qui prônent une large utilisation du traitement au nom de l'urgence sanitaire.

Dans un communiqué publié mardi, le CNRS rappelle les règles de respect de l’intégrité scientifique en ces temps de pandémie: "Rien ne justifie qu’au nom d’un pragmatisme de l’urgence, on contourne les exigences de la démarche scientifique et les procédures usuelles, en particulier la fiabilité et la transparence des méthodes utilisées, l’évaluation critique des publications par les pairs et l’absence de conflits d’intérêts".

Plusieurs études sont en cours en France et dans le monde pour trouver un traitement au nouveau coronavirus. L'essai clinique européen appelé Discovery et lancé fin mars doit évaluer l'efficacité de quatre traitements expérimentaux contre le Covid-19, dont le dérivé de la chloroquine. "Pour les premiers résultats et des premières tendances, rien ne sera disponible avant au moins la fin du mois", a prévenu mercredi la Pr Florence Ader, qui pilote l'essai.

Le CHU d’Angers a lui lancé une autre étude sur la chloroquine, Hycovid, sur des patients de plus de 75 ans présentant des formes peu graves. Un groupe témoin se verra attribuer un placebo. D’autres essais sont en cours en Europe, certains menés par des laboratoires pharmaceutiques. Ils devraient rapidement permettre d’en savoir plus sur l’efficacité clinique réelle de la molécule.

Salomé Vincendon