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Amputée du nez, elle voit son opération de reconstruction annulée à cause du Covid-19

Une unité de soins intensifs pour patients infectés par le Covid-19 à l'hôpital Louis-Mourier de Colombes, dans les Hauts-de-Seine, le 9 novembre 2020 (photo d'illustration)

Une unité de soins intensifs pour patients infectés par le Covid-19 à l'hôpital Louis-Mourier de Colombes, dans les Hauts-de-Seine, le 9 novembre 2020 (photo d'illustration) - ALAIN JOCARD © 2019 AFP

Alors qu'elle a déjà subi 13 opérations de reconstruction de la pyramide nasale, la 14e a été annulée dans le cadre de la déprogrammation des opérations jugées non urgentes.

Sylvie Pradier, 60 ans, est en colère. Cette femme, amputée du nez il y a cinq ans après une récidive fulgurante de cancer, dit même se sentir "abandonnée" par l'État. Car cette ancienne éducatrice spécialisée pour enfants en difficulté, qui vit dans l'Essonne, devait subir l'une des dernières opérations finalisant la reconstruction de sa pyramide nasale.

Une opération annulée du fait de la saturation des hôpitaux et des services de réanimation par les patients de la deuxième vague de Covid-19. La consigne a en effet été donnée de déprogrammer les opérations jugées non urgentes. "Je me suis battue pendant plusieurs années et j'ai l'impression que ça n'aura servi à rien", témoigne-t-elle pour BFMTV.com. C'est la deuxième fois que l'intervention est déprogrammée.

"Je devais subir ma 14e opération au mois de juin (elle en a déjà subi quatre pour enlever la tumeur, NDLR) mais à cause du confinement, elle n'a pas pu avoir lieu. On m'a dit que ce serait reporté à l'été et puis, finalement, ça n'a pas été possible. Là, on me dit que ce serait peut-être pour début 2021. Mais ça signifie quoi? Début janvier? Fin mars? Même mon chirurgien ne sait pas."

2 mm pour respirer

Or, Sylvie Pradier, membre de l'association Corasso qui soutient les personnes touchées par un cancer de la tête et du cou et qui milite pour changer le regard sur la maladie, ne peut plus attendre. Elle assure avoir de plus en plus de mal à respirer.

"Les cartilages repoussent. L'une de mes narines n'est plus ouverte que sur 2 mm. Si ça devient de plus en plus compliqué pour moi au niveau respiratoire, je crains qu'il ne faille démonter tout ce qui a été fait."

Autre source d'inquiétude: dans une zone en particulier, certains cartilages reconstruits sont en train de s'effondrer. Elle craint ainsi que le travail chirurgical effectué ces cinq dernières années au cours de neuf lourdes opérations de reconstruction (auto-greffes à partir des os des côtes, du cartilage des oreilles ainsi que de la peau des cuisses, des bras et du crâne) ne soit anéanti.

"Le risque, c'est que tout ce que j'ai sacrifié de mon corps pour cette recontruction ne tombe à l'eau et que je finisse avec une épithèse (une prothèse faciale, NDLR) en silicone. J'en ai déjà porté une pendant plus d'un an entre l'amputation et le début de la reconstruction. Mais ce n'est pas un vrai nez, c'est lourd à porter."

"J'ai une gueule cassée"

Quant au moral, "c'est compliqué". Sylvie Pradier vit "très mal" ce flottement au sujet de son avenir médical. Il lui restait encore trois opérations avant d'espérer pouvoir reprendre le cours de sa vie.

La première, celle qui a été annulée deux fois, pour affiner le lambeau externe et le cartilage interne. La deuxième pour remonter la pointe du nez et la troisième pour modeler les narines. Pour le moment, "c'est assez grossier, j'ai une gueule cassée".

"À partir du moment où j'ai été amputée, il était hors de question pour moi de rester enfermée. Je suis toujours sortie de chez moi, malgré ma gueule cassée. J'ai affronté le regard des autres pendant quatre ans, j'ai dû accepter d'être dévisagée, que l'on se retourne sur mon passage. Et mes proches m'ont toujours épaulée. Mais là, ça devient très compliqué de se projeter sans avoir aucune perspective."

"Considérée comme de la chirurgie esthétique"

D'autant qu'elle est aussi très inquiète pour sa propre santé. "Si j'attrape ce virus, on ne pourra pas me faire un test PCR au risque de tout casser et je sais que si je dois être placée en réanimation, je ne pourrai pas être intubée du fait que je n'ai pas de vrai nez."

Son espoir: être opérée dès que la deuxième vague sera passée. "J'espère qu'il n'y en aura pas une troisième entre-temps," tente-t-elle de plaisanter. Mais la sexagénaire commence à se décourager. "Nous, les malades du cancer, ça nous demande une énergie folle pour tenter de maintenir des soins qui finissent par être déprogrammés."

Car certains de ses examens de contrôle - notamment pour vérifier que la tumeur ne soit pas revenue ainsi que pour contrôler l'état des cartilages reconstruits, dont certains sont fragilisés - ont été déprogrammés.

"Impossible d'obtenir un rendez-vous pour un scanner, on me dit qu'ils sont réservés aux patients Covid. Ma reconstruction est considérée comme de la chirurgie esthétique, ce qui signifie que je ne fais pas partie des personnes prioritaires pour passer au bloc."
https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV