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Record de durée, nombre de changements: le vrai du faux du remaniement

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- - Ludovic Marin/ AFP

Le remaniement ministériel n'en finit plus de se faire attendre. S'il ne fait plus de doute depuis plus d'une semaine, il a été repoussé à vendredi soir, au bas mot. S'agit-il d'un record? Peut-on remanier autant qu'on le souhaite sans changer de gouvernement?

Le gouvernement actuel restera en place, tel quel, jusqu'au retour d'Arménie d'Emmanuel Macron vendredi soir. Et encore il n'est pas dit qu'il ne faille pas attendre un peu au-delà. Si tout remaniement ministériel dépend d'équilibres complexes, celui-ci semble se dérouler dans des conditions particulières. Tâchons d'y voir plus clair en répondant à quelques-unes des questions soulevées par ce lent, très lent processus. 

Faut-il vraiment parler de remaniement? 

Il faut d'abord fait un crochet par la sémantique. Toute valse ministérielle ne correspond pas à un "remaniement". Ce terme s'applique-t-il cette fois-ci? Lorsqu'il ne s'agit que de remplacer un ou deux visages au sein de l'équipe gouvernementale, on a coutume de parler d'ajustement. Toutefois, l'Elysée a confirmé ce mercredi que "plusieurs ministères" seraient concernés et non la seule Place Beauvau. 

On sait également qu'Edouard Philippe ne présentera pas la démission de son gouvernement au président de la République. S'il l'avait fait, il aurait fallu parler d'un changement de gouvernement, même si le Premier ministre actuel avait été chargé de mettre en place le nouveau cabinet. En tout état de causes, il s'agit donc bien d'un remaniement. 

Le remaniement le plus long? 

Mardi dernier, Gérard Collomb finissait par imposer, de haute lutte, son départ de la place Beauvau et le chef de l'Etat demandait à son Premier ministre d'avancer "des noms". Il y a huit jours donc, l'exécutif lançait officiellement ses réflexions pour recomposer le gouvernement. Ce mercredi, prenant acte de ce délai, Le Canard enchaîné a titré: "Huit jours pour former un nouveau gouvernement, record battu, Macron ne s'est pas remanié le train". 

Il est cependant difficile d'affirmer que le "record" en question a bel et bien été battu. Certes, c'est la première fois qu'une grande partie de la photo de famille est à revoir et que le photographe met si longtemps à composer le cadre. Mais la Ve République a connu à de nombreuses reprises des vacances de ministères s'éternisant davantage. Récemment, entre le départ de Geneviève Fioraso le 5 mars 2015 et l'arrivée de Thierry Mandon le 17 juin suivant, le ministère de l'Enseignement supérieur est demeuré sans titulaire pendant 104 jours, Najat Vallaud-Belkacem assurant l'intérim. La même année, du 19 août au 2 septembre, le temps que Myriam El Khomri succède à François Rebsamen, le ministère du Travail est resté sans patron désigné. Enfin, au terme du mandat de Nicolas Sarkozy, Nathalie Kosciusko-Morizet a quitté le ministère de l'Environnement pour assumer le porte-parolat de la campagne de ce dernier et ce portefeuille n'a retrouvé un ministre de plein exercice qu'avec l'alternance et la nomination de Nicole Bricq le 16 mai 2012. 

Ces atermoiements ne sont pas l'apanage des dernières mandatures. Il a fallu plusieurs semaines au général de Gaulle et son Premier ministre, Michel Debré, pour remplacer André Boulloche par Louis Joxe, au ministère de l'Education nationale, au tournant 1959-1960. Sous Georges Pompidou et le gouvernement de Pierre Messmer, on a pris une quinzaine de jours pour nommer Michel Joubert ministre des Affaires étrangères, le 2 avril 1973, en lieu et place de Maurice Schumann qui en avait claqué la porte dès le 15 mars. Enfin, Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac ont également pris leurs aises pour nommer les secrétaires d'Etat: en effet, si les ministres ont été annoncés le 27 mai 1974, ces derniers n'ont été cités que le 9 juin. 

Mais la vacance la plus importante date du second mandat de François Mitterrand. Après le très court et chaotique passage de Léon Schwartzenberg au ministère de la Santé, clos le 8 juillet 1988, celui-ci n'a été chapeauté par Bruno Durieux qu'à compter du 2 octobre 1990. 

Le nombre de changements ministériels est-il illimité lors d'un remaniement?

L'ampleur du remaniement interroge aussi. Ce mercredi, l'Elysée a confirmé que le mouvement concernerait "plusieurs ministères" sans plus de précisions. Mais peut-on bouleverser le dispositif gouvernemental en l'absence de démission du Premier ministre? Il faut bien reconnaître que les institutions restent vagues à ce sujet, manière d'indiquer que rien ne s'y oppose. Dans la constitution de la Ve République, l'article 8 régit les changements ou remaniements gouvernementaux:

"Le Président de la République nomme le Premier Ministre. Il met fin à ses fonctions sur la présentation par celui-ci de la démission du Gouvernement. Sur la proposition du Premier ministre, il nomme les autres membres du Gouvernement et met fin à leurs fonctions."

Sur le site officiel Vie publique, il est souligné qu'un remaniement peut "concerner un nombre important de membres du gouvernement". 

Mitterrand moins prudent

Et le choix d'un ministre est délicat à plus d'un titre. François Mitterrand l'a prouvé à son corps défendant à plusieurs reprises, comme le rappelait Le Lab d'Europe 1. En 1983, voulant nommer un secrétaire d'Etat pour épauler le ministre de la Défense Charles Hernu, il explique à son Premier ministre Pierre Mauroy qu'il pense à quelqu'un dont le nom se termine par "-el" mais est incapable d'avoir un souvenir plus précis. Jean Gatel est finalement nommé alors que l'histoire a révélé depuis que le chef de l'Etat envisageait initialement Jean-Marie Bockel.

En 1988, au moment de constituer le gouvernement de Michel Rocard, de nouvelles fritures ont brouillé la ligne de l'exécutif: alors que François Mitterrand entendait faire de Jean-Michel Boucheron, député élu en Ille-et-Vilaine son secrétaire d'Etat aux collectivités locales, c'est le parfait homonyme de celui-ci, député-maire d'Angoulême, qui a été contacté. Jacques Mellick devenait quant à lui, et là aussi par erreur, secrétaire d'Etat aux Anciens combattants à la place d'André Méric. Des exemples qui ne pourraient que renforcer la prudence d'Emmanuel Macron. 

Robin Verner