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En durcissant le ton sur l'immigration, Macron sème le trouble au sein de La République en marche

Stella Dupont, députée LaREM de Maine-et-Loire, le 18 décembre 2018

Stella Dupont, députée LaREM de Maine-et-Loire, le 18 décembre 2018 - AFP- Lionel Bonaventure

Plus à gauche que le chef de l'État sur les sujets régaliens, en particulier l'immigration, les parlementaires La République en marche éprouvent du mal à parler d'une seule voix depuis lundi.

Les rangs de La République en marche promettent d'être agités durant les deux prochaines semaines. A quelques jours d'un débat sans vote sur l'immigration, prévu le 30 septembre à l'Assemblée nationale et le 2 octobre au Sénat, Emmanuel Macron a déjà singulièrement bousculé sa majorité. Exhortant ses troupes à regarder le sujet migratoire "en face", faute de quoi elles se condamneraient à incarner un "parti bourgeois", le chef de l'État a fait resurgir les divisions internes de LaREM sur cette question sensible. 

Comme cela était déjà apparu lors des débats parlementaires autour de la loi asile-immigration au printemps 2018, le barycentre du groupe majoritaire au palais Bourbon penche sensiblement plus à gauche que son chef. À tout le moins, il est plus proche du Macron candidat à l'élection présidentielle et sa fibre dite "humaniste", que de la ligne de fermeté défendue récemment par le locataire de l'Elysée, quand bien même celle-ci ne date pas d'hier. 

"Palabre sécuritaire et identitaire"

Résultat, certains députés se sont déjà répandus en commentaires désapprobateurs çà et là. Dans le HuffPost, la députée de la Manche Sonia Krimi a fustigé "deux hommes blancs qui vont nous expliquer la vie", faisant référence à nul autres que Emmanuel Macron et Édouard Philippe.

"Je ne vois aucune solution globale apportée, ni à court terme ni à long terme. La loi asile et immigration votée en 2018 nous montre son inefficacité à ce jour", a ajouté l'élue LaRem, qui s'était abstenue à l'époque

Une quinzaine de députés issus du groupe ont signé une tribune inquiète, intitulée "Penser l'immigration du 21ème siècle avec humanité et efficacité, pour une intégration réussie dans les territoires".

Dans ce texte, ils appellent à intégrer la question migratoire à celle, à venir, de la décentralisation. En clair, à répartir les migrants dans les zones rurales en pénurie de main d'œuvre. Ils concluent sur ces mots:

"Ne soyons pas dupes, ce débat sur les migrants économiques est souvent instrumentalisé par ceux qui veulent accentuer le sentiment de rejet lié à l'étranger et à l'islam. (...) Ne laissons pas le débat de l'immigration aux conservateurs et à la droite. Ne le laissons pas dériver vers une palabre sécuritaire, protectionniste et identitaire." 

"Il faut montrer ce qui fonctionne"

D'injonction présidentielle à "palabre", il n'y aurait qu'un pas? Craignant le retour d'un emballement comme celui auquel la droite sarkozyste a été confrontée en 2009 lorsqu'elle a organisé le fameux débat autour de l'identité nationale, d'autres élus LaRem se confondent en circonvolutions pour apaiser les doutes au sein de la majorité.

"Les chiffres de l'immigration ne méritent pas cette hystérisation", estime par exemple Hubert Julien-Lafferière, député marcheur du Rhône interrogé par BFMTV. "Il faut à la fois aborder les sujets qui montrent que certaines choses ne fonctionnent pas, notamment ce qu'on appelle le détournement du droit d'asile, mais il faut aussi montrer ce qui fonctionne", ajoute-t-il. 

Gilles Le Gendre, patron du groupe à l'Assemblée nationale, a d'ores et déjà joué les pompiers mardi en affirmant sur Europe 1 que l'Aide médicale d'État, le dispositif permettant aux étrangers en situation irrégulière d'avoir accès à des soins, serait pérennisée. Avec force usage de "peut-être" pour qualifier l'ampleur des abus dont ferait l'objet l'AME, l'un des points de crispation du sujet. 

Aurélien Taché, député du Val-d'Oise et représentant officieux de cette aile gauche de la majorité, se voit contraint de faire le bon soldat. Et ce quelques mois après s'est montré pour le moins prudent sur la question des quotas d'immigration, relancée en juin par le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner. 

"Le président a fait preuve d'une forme de réalisme politique. (...) Emparons-nous de cette question, démontrons à nos concitoyens que nous avons des réponses efficaces à apporter", a déclaré Aurélien Taché auprès de BFMTV.

Parfum de sarkozysme

Chez les jeunes marcheurs, la même prudence est de mise. "Le chef de l'État a raison d'aborder ces sujets et de ne pas les laisser au Rassemblement national ou à la droite radicalisée. Le problème, c'est ce qu'on met derrière", prévient Ambroise Méjean, patron des Jeunes avec Macron (JAM), qui s'apprêtent d'ailleurs à nommer un chargé de mission sur ce thème. 

"J'entends certains ministres ou membres de la majorité qui déraillent. Ils font immédiatement le lien entre immigration et délinquance, en reprenant des schémas qui rappellent le discours de Grenoble de Sarkozy en 2010. Au lieu de se demander 'quelle immigration on veut aujourd'hui', ils parlent du manque de résultats de notre politique d'intégration depuis 30 ans. On est d'accord pour ouvrir le débat, d'accord sur le constat global, mais incriminer l'immigration actuelle et s'en arrêter là, non." 

Dans la dernière enquête Ipsos publiée par Le Monde, 63% des Français interrogés affirment qu'il y a "trop d'étrangers en France" et 66% estiment que les immigrés "ne font pas d'effort pour s'intégrer". Si Ambroise Méjean reconnaît qu'il faut "prendre ces problèmes à bras le corps", il met en garde LaREM contre la facilité consistant à "dire des choses parce que les gens veulent les entendre". 

"Qui se fait brûler sa voiture?"

La récente prise de parole d'un ministre a enflammé une partie des rangs de la macronie. Invité mardi de Public Sénat, le ministre de l'Agriculture Didier Guillaume s'est lancé dans un développement qui se voulait encore plus brut de décoffrage que celui d'Emmanuel Macron:

"Qui a les problèmes, qui se fait brûler sa voiture, qui est confronté aux deals dans les quartiers? Ce ne sont pas les riches, les chefs d’entreprise, les cadres, qui eux, en principe, ont des belles maisons. Ce ne sont pas les parlementaires ou les ministres. Faut dire les choses telles qu'elles sont. Parce que nous, nous ne vivons pas dans ces quartiers. Mais ceux qui vivent dans ces quartiers, c'est qui? Les gens qui sont au RSA, les chômeurs, les travailleurs pauvres", estime le ministre de l'Agriculture. 

Au sein de LaREM, ce discours "cash" en déroute plus d'un. Après avoir écouté Didier Guillaume, un membre du bureau exécutif de LaREM glissait auprès de BFMTV.com: "Il ressemble plus à Brice Hortefeux qu'à l'aile gauche de la macronie..." 

Jules Pecnard