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"On ne naît pas ministre, on le devient": Dupond-Moretti se livre sur ses débuts à la Chancellerie

Invité exceptionnel de BFMTV, le nouveau garde des Sceaux fait un bilan de ses premières semaines place Vendôme et en dit davantage sur ses projets d'ici la fin du quinquennat d'Emmanuel Macron.

"Le Dupond-Moretti avocat que vous connaissiez, (...) évidemment, aujourd'hui, il ne peut plus s'exprimer de la même façon." Cet aveu, le nouveau garde des Sceaux le martèle depuis son arrivée au sein du gouvernement. Invité exceptionnel de BFMTV, Eric Dupond-Moretti le réitère ce vendredi. Comme s'il était encore étourdi par le fossé séparant le barreau de la Chancellerie.

Le ministre de la Justice en dit davantage, néanmoins, sur ses premiers pas à son nouveau poste. Des pas hésitants, voire titubants, estiment ses adversaires. Notamment à l'Assemblée nationale, où l'ancien avocat pénaliste doit défendre le projet de loi de bioéthique dont la première lecture remonte à 2019.

"On avance à petits pas, on n'arrive pas là comme un cador. Tout le monde m'en aurait voulu d'ailleurs. Je n'ai pas honte de dire que j'apprends mon métier, j'en apprends les codes, ce ne sont pas les miens."

Hommage à Macron

Les dernières séances de débat dans l'hémicycle ont donné lieu à des instants cocasses, où Eric Dupond-Moretti s'est emmêlé les pinceaux au niveau des amendements, dont l'examen est - il faut le rappeler - très complexe.

"Il y a des gens qui rêvent d'être ministre, c'est le fil conducteur de leur vie, ce n'est pas mon cas", affirme le garde des Sceaux. "J'ai rencontré le président de la République, j'ai trouvé cet homme courageux, (...) il me l'a demandé et j'ai accepté parce que c'est lui qui me l'a demandé."

Cet hommage à Emmanuel Macron, Eric Dupond-Moretti l'a formulé dès sa première interview accordée en tant que ministre, auprès du Journal du Dimanche. Moins contraint par le temps ce vendredi, toutefois, il s'est confié de façon plus familière.

"Un de mes amis m'a dit, (...) 'tu as passé ton temps à dire des choses, on te donne les clefs de la bagnole et tu ne monterais pas dedans?' C'est pour ça que je suis monté dedans", raconte-t-il.

Calendrier trop court

Le garde des Sceaux du gouvernement Castex demande à ce qu'on lui laisse "un peu le temps d'apprendre tout ça". "Tout ça", ce sont aussi les rouages sinueux de son administration et le "langage technocratique" propre à son ministère. "On ne naît pas ministre, on le devient. (...) Je veux être jugé sur ce que je vais faire", affirme Eric Dupond-Moretti.

"Bien sûr que j'ai des doutes, l'ampleur de la tâche est immense. Vous abordez cela avec humilité. Le doute n'est pas un aveu de faiblesse, c'est un aveu de lucidité", dit-il, promettant d'ici "quelques mois une justice plus proche, plus humaine".

D'autres projets ambitieux, il le sait, ne verront pas le jour, notamment la réforme du parquet. Il l'avait annoncé, déjà, aux commissions des Lois de l'Assemblée nationale et du Sénat:

"Je ne peux pas le faire. (...) J’aurais souhaité séparer le siège du parquet et (...) que l’on touche à l’École nationale de la magistrature pour en faire une école de justice, formation commune avocats-magistrats pour éviter les corporatismes. (...) Seulement, le calendrier ne le permet pas."

Il n'a "pas bougé d'un iota" sur les jihadistes

Autre contrainte nouvelle, celle de devoir être solidaire du gouvernement malgré des désaccords de fond. Par exemple sur le rapatriement des jihadistes français condamnés à mort, auquel Eric Dupond-Moretti se dit toujours favorable:

"On m’a expliqué que des équilibres diplomatiques avaient été mis en place, qu’ils étaient subtils. Est-ce que vous pensez que le Dupond-Moretti peut arriver avec une hache, tout casser, dire que ‘c’est moi que v’là’, et on vire tout ce qui est mis en place? Non, pas du tout. (...) Mais sur le fond, (...) je n’ai pas bougé d’un iota."

Comme c'est le cas depuis sa nomination, le garde des Sceaux a été interrogé sur le cas de son collègue Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur, qui fait toujours l'objet d'une plainte pour viol. "On ne transige pas avec la présomption d'innocence", a répété l'ex-avocat. Sur la cause féministe en général, dont certains l'accusent d'être un adversaire, le ministre a tenu à mettre les points sur les i:

"Les hommes, tous des prédateurs, les femmes, toutes des victimes, je ne m'inscris pas là-dedans. (...) Il en existe et quand on les trouve, il faut les sanctionner. (...) Je suis pour le combat féministe, je ne suis pas pour le combat féministe mené par certains, par certaines, qui se comportent comme des ayatollahs."

"Il y a une perte des repères"

Sur le sujet de la sécurité, dont l'exécutif s'empare avec une acuité particulière depuis le remaniement, Eric Dupond-Moretti continue de défendre une approche qu'il veut équilibrée. Sommé de réagir au terme d'"ensauvagement" utilisé par Gérald Darmanin dans une interview accordée au Figaro, l'homme qui se revendique toujours "droit-de-l'hommiste" a répondu honnêtement:

"Je ne suis pas à l’aise avec ce terme, je ne l’aurais pas choisi. Mais pour autant, je ne suis pas M. Darmanin, je ne suis pas ministre de l’Intérieur, et au-delà du mot, il y a un véritable constat, qui est la perte des repères. Quand j’étais gamin, il y a longtemps, (...) on se levait quand l’instituteur rentrait en classe, on laissait sa place aux dames, on n’insultait pas le policier, le chauffeur de bus ou le juge. Il y a une perte des repères, une perte des valeurs."

Selon le garde des Sceaux, l'insécurité est "malheureusement la compagne (...) des gens les plus modestes". Il dit vouloir s'y atteler en évitant d'être "manichéen", qu'il s'agisse de la répression ou de la réinstertion.

Conscient qu'il va être amené à passer au scanner de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), le ministre ne renie pas sa méfiance vis-à-vis de cette institution. "Une espèce de truc populiste", a-t-il pu dire dans le passé.

"Mes enfants ne savent pas ce que j’ai gagné. Pour une raison simple, c’est que j’avais envie de leur donner le goût de l’effort et le goût du travail. (...) Et voilà que tout cela va être dévoilé à la France entière, et une partie de ceux qui vont aller là vont y aller avec gourmandise. J’estime que c’est du ressort de ma vie privée. Je travaille (...) depuis que j’ai 14 ans et demi", s'explique-t-il.
Jules Pecnard Journaliste BFMTV