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Le Roi-Soleil Macron croqué par Mathieu Sapin dans sa nouvelle bande dessinée

Emmanuel Macron après le débat d'entre-deux tours de 2017, en compagnie de ses soutiens... et de Mathieu Sapin

Emmanuel Macron après le débat d'entre-deux tours de 2017, en compagnie de ses soutiens... et de Mathieu Sapin - Dargaud 2020

En suivant la fin du mandat de François Hollande, Mathieu Sapin s'est laissé embarquer en macronie, univers politique où la "mise en scène" du pouvoir occupe une place majeure.

"Une question d’accès." C’est ainsi que Mathieu Sapin résume ce qui l’a amené à côtoyer Emmanuel Macron. D’abord en tant que candidat, ensuite en tant que président de la République. Une proximité avec le pouvoir qui n’est pas nouvelle pour l’auteur de bande dessinée dont le dernier ouvrage, Comédie française, sort en librairie ce vendredi. Après avoir suivi la campagne présidentielle de 2012 puis l’Elysée sous François Hollande, l’artiste a croqué son jeune successeur.

“Mon intention était de faire la fin de Hollande, et puis après de tourner la page. Mais pendant la campagne j’ai fait un petit pas de côté, et c’est là que j’ai croisé la route du candidat Macron. Je me suis fait rattraper par le sujet”, explique le dessinateur, que BFMTV.com a pu rencontrer.

La campagne de 2017, Mathieu Sapin l’a vécue comme beaucoup de Français: une succession d’événements inédits ayant abouti à un renversement de table. Sans déceler clairement quelle table a été renversée, ni dans quel sens. Qu’importe. Toujours est-il que l’auteur de Gérard, cinq ans dans les pattes de Depardieu a été témoin malgré lui d’un épisode pittoresque de notre vie politique. Un épisode toujours en cours d’écriture.

"Tête à claques"

Tout en angles, mélange de jeune cadre dynamique et de Roi-Soleil moderne, le Macron version Sapin est avant tout un homme affable, séduisant. D’autres l’ont constaté avant et après le dessinateur, parmi les courtisans comme les contempteurs du chef de l’État.

"Je le voyais à la télé, j’avais l’impression que c’était un premier de la classe, un peu tête à claques", se rappelle Mathieu Sapin, qui a assisté à l’un des meetings de campagne du candidat En Marche. Il ajoute:

"Le meeting n’était pas du tout extraordinaire, je ne comprenais pas trop pourquoi il y avait tout cet engouement. Et quand je le rencontre en vrai, là je comprends beaucoup mieux comment il a embarqué tous ces gens derrière lui."

Cette rencontre se fait à quelques minutes du débat télévisé qui doit opposer Emmanuel Macron à Marine Le Pen, le 3 mai 2017. Devant la loge de celui qui, dans tous les sondages, est donné favori pour remporter le second tour de l’élection présidentielle.

Emmanuel Macron après le débat d'entre-deux tours, entouré de sa garde rapprochée
Emmanuel Macron après le débat d'entre-deux tours, entouré de sa garde rapprochée © Dargaud 2020

Dans Comédie française, Mathieu Sapin prend soin de minuter la scène, très brève. Comme le ferait un journaliste. "Tiens, vous êtes là vous?", lui demande le candidat, avant de lui dire qu’il est en pleine lecture de sa BD. Celle sur Gérard Depardieu, dont Emmanuel Macron est un "fan" autoproclamé. Puis vient ce clin d'œil, typique du personnage.

Flagornerie

Interloqué, Mathieu Sapin observe cet homme étrange, visiblement détendu, qui fait des blagues pendant que sa conseillère presse, la redoutée Sibeth Ndiaye, l’aide à nouer sa cravate.

Ce flegme le rapproche d’ailleurs de François Hollande, personnage que l’on voit apparaître régulièrement dans l’œuvre, notamment au début. Puisque le début est une fin, volontiers moins crépusculaire que ce qu’ont pu être, dans la réalité, les derniers mois du précédent quinquennat. Ce qui distingue toutefois les deux hommes, du moins sous le coup de crayon à la fois affectueux et pince-sans-rire de Mathieu Sapin, ce sont les entourages.

"C’est resté vraiment gravé sur ma rétine. Ce type sort de scène, manifestement il a remporté le match, et il est assis dans son fauteuil, ça n’a rien de glamour, c’est une loge très impersonnelle, mais il est dans ce fauteuil à accoudoirs, et puis tout le monde est debout penché sur lui, à le congratuler", nous raconte-t-il, relatant l’après-débat.

L’auteur le reconnaît, il est lui-même vite séduit par le bonhomme. "Il a été très sympa avec moi, sincèrement", insiste-t-il. Mais il est difficile de savourer Comédie française sans voir à quel point l’écosystème macroniste est en partie nourri par la flagornerie dont son créateur est régulièrement l’objet. Difficile, aussi, de ne pas s’amuser à croiser des visages désormais connus: Christophe Castaner, Benjamin Griveaux, Richard Ferrand, François Bayrou, Gérard Collomb… Des hommes - des "fans", eux aussi - dont les destins ont été plus ou moins florissants depuis 2017.

Le monarque

À mesure que notre protagoniste-auteur obtient - non sans peine et rendez-vous manqués - ses entrées au Palais, un récit double se met en place. En parallèle des débuts parfois chaotiques d’Emmanuel Macron, Mathieu Sapin nous raconte la reconversion opérée par Jean Racine au XVIIe siècle, de dramaturge reconnu à historiographe de Louis XIV.

"Le parallèle est facile, mais n’est pas anodin. Parce qu’il y a quand même une figure, un chef, l’homme providentiel, qui joue beaucoup sur les rapports avec l’Histoire du pays, l’Histoire de France. On s’aperçoit que dans l’exercice du pouvoir, il y a beaucoup de choses qui ont peu changé", disserte l’auteur sur le sujet de notre Ve République.

Ce phénomène est d’autant plus vrai pour un président qui, de son propre aveu, s’est inscrit dans une forme de continuité avec la monarchie. La déambulation dans la cour du Louvre le jour de son élection en a été l’un des symboles les plus explicites. "Je pense que les Français sont, quelque part, attachés aussi à cette image un peu monarchique, archétypale", abonde le dessinateur.

Mathieu Sapin détaillant l'idée derrière son nouvel ouvrage auprès d'Emmanuel Macron
Mathieu Sapin détaillant l'idée derrière son nouvel ouvrage auprès d'Emmanuel Macron © Dargaud 2020

Il l’assure toutefois, la comparaison avec l’Ancien régime n’était pas volontaire. D’autant plus que Mathieu Sapin déteste entendre la France comparée à une dictature, comme elle a pu l’être au sein de la frange la plus dure des gilets jaunes. "Je trouve ça complètement stupide, rien n’est plus faux." C'est bien la seule fois où notre interlocuteur hausse le ton.

"Sadisme"

Dans son ouvrage, Mathieu Sapin illustre ce fait monarchique à travers un autre épisode, celui de la table ronde avec une palanquée d’intellectuels, à l’Elysée, en plein Grand débat national, le 18 mars 2019. Un échange interminable, qui a duré plus de 8 heures, au cours desquelles Emmanuel Macron semblait prendre un malin plaisir à épuiser ses interlocuteurs et, surtout, ses ministres.

Il s’agit d’une des rares fois où le dessinateur a été accueilli dans les murs de l’Elysée. "À part les rendez-vous foireux avec Sibeth Ndiaye et Sylvain Fort, il y a la rencontre avec Brigitte Macron et puis ça", nous résume-t-il. Et de nous planter ce décor si singulier, raillé à l’époque pour sa démesure:

"La scène m’a vraiment impressionné. C’était vraiment du théâtre. Il y a une mise en scène impressionnante. En plus la Salle des Fêtes venait d’être refaite. Et c’était une démonstration, quoi. C’est comme s’il y avait les Jeux olympiques et qu’il venait défier le lanceur de perche, le coureur des 400 mètres... C’est un drôle de délire, quand même, de faire ça."
Couverture de "Comédie française", nouvelle bande dessinée de Mathieu Sapin
Couverture de "Comédie française", nouvelle bande dessinée de Mathieu Sapin © Dargaud 2020

Frappé par le silence imposé aux ministres présents, parmi lesquels Jean-Michel Blanquer et Franck Riester (alors à la Culture), Mathieu Sapin s’esclaffe en se remémorant cet instant où, à la fin de l’exercice, Emmanuel Macron décide finalement de leur donner la parole.

"Ils ne parlent pas de tout le truc! Riester s’endort à moitié, il est 2 heures du matin, ça prend fin et Macron dit, 'je vais conclure, mais d’abord je m’adresse à mes ministres qui vont faire une déclaration'. Le mec s’est tapé 8 heures de show, et en plus le lendemain matin il était prévu à 7h45 chez Guillaume Durand sur Radio Classique. C’est presque du sadisme!"

La "fabrique" du récit national

Le mot "show" est finalement assez approprié. Pour le dessinateur, ce qui distingue l’actuel chef de l’État de ses prédécesseurs, excepté peut-être Nicolas Sarkozy, c’est son “sens de la mise en scène”. Il s’avère que d’autres avant lui avaient cette caractéristique, Valéry Giscard d’Estaing en particulier, mais Emmanuel Macron "a le sens de la mise en image, du récit de soi-même".

"Il a beaucoup essayé de s’inscrire dans un récit national. Les Joseph Zimet, les Sylvain Fort (ex-conseillers élyséens, notamment chargés de la mémoire, NDLR), ils étaient là pour ça. Donc ça m’a aussi intéressé de voir la partie ‘fabriquée’ du récit", explique Mathieu Sapin.
Emmanuel Macron accueillant Mathieu Sapin à bord de l'avion présidentiel
Emmanuel Macron accueillant Mathieu Sapin à bord de l'avion présidentiel © Dargaud 2020

Cela ne doit rien au hasard selon lui. Les Français "sont très passionnés par les personnes qui incarnent le pouvoir". Incarnent, tels des acteurs. Une analogie qui sied l’intéressé, par ailleurs réalisateur du film Le Poulain (2018), satire des arcanes d’une campagne électorale et de la communication politique. Mathieu Sapin s'étonne parfois de la vivacité de nos pulsions révolutionnaires.

"Je pense que Macron y est pour quelque chose, mais les Français aussi. On sent que c'est très viscéral, leur relation au président de la République. En Allemagne, on a plus affaire à des gestionnaires", juge-t-il.

À tel point que le lecteur attentif notera une absence béante dans ce drôle de récit: celle d'Édouard Philippe, pourtant encore Premier ministre d'Emmanuel Macron au moment où Mathieu Sapin a quitté la scène de cette "comédie". "On peut s’amuser à faire des interprétations, mais je vous assure que ce n’était pas volontaire!", pouffe-t-il. Avant de compléter:

"Mais c’est vrai qu’il y a chez Macron ce côté 'l’État c’est moi', comme le disait Louis XIV. Il y a un aspect omnipotent qui est quand même réel."
Jules Pecnard Journaliste BFMTV