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Lagarde n’est pas forcément coupable, Tapie pas forcément innocent

Hervé Gattegno

Hervé Gattegno - -

Christine Lagarde est convoquée devant Cour de justice de la République. Elle risque une mise en examen pour « complicité de détournement de fonds publics » dans l’affaire de l’arbitrage favorable à Bernard Tapie sur la vente d’Adidas.

Dans une affaire aussi complexe, il faut se méfier de la pensée automatique et des simplifications abusives. C’est un fait que Bernard Tapie n’a pas une tête de victime et que les 400 millions d’indemnités qui lui ont été alloués par ce tribunal arbitral en 2008 ont été durs à avaler pour le contribuable. Mais faute de démontrer des pressions (sur la décision), on en reste à l’impression d’une faute. Or pour établir un délit aussi grave que celui reproché à Christine Lagarde, il faut des preuves. Pour l’instant, on a des juges qui voient rouge, Tapie qui se dit blanc comme neige et l’horizon de Christine Lagarde qui noircit – mais pas la couleur d’une preuve.

Pourtant, il semble que les magistrats de la Cour de justice de la République (CJR) la soupçonnent d’avoir choisi la voie de l’arbitrage pour favoriser Bernard Tapie. Les juges se trompent ?

A supposer que la CJR formule ce soupçon, sa position n’est pas plus irréprochable que celle de n’importe quel magistrat – en tout cas pas plus que celle des arbitres de l’affaire Tapie. Mais il faut dire clairement les choses : si on considère que le choix de l’arbitrage était en soi un délit – alors que c’est une procédure légale et courante – ça revient à dire que Christine Lagarde savait que la décision des arbitres était arrangée d’avance. Donc que les juges ont été circonvenus. Or cela, jusqu’à preuve du contraire, la CJR ne le dit pas. Pour la bonne raison que ce n’est pas très crédible.

Dans la condamnation de l’Etat, 45 millions ont été accordés à Bernard Tapie à titre de dommages et intérêts. C’est ce chiffre qui a le plus choqué. Est-ce qu’il peut constituer une fraude ?

C’est le point le plus troublant : une somme totalement hors norme pour le préjudice moral d’un homme qui n’a jamais personnifié la morale… Cela dit, il ne suffit pas qu’un jugement soit aberrant pour qu’il soit frauduleux – les tribunaux ordinaires en rendent des centaines chaque année ! Le plus plausible est que les arbitres se sont fourvoyés. Et leur décision a contenté non seulement Tapie, mais tous ceux à qui il a fait croire qu’ils lui devaient quelque chose, ou qu’il était dans son droit – ou les deux à la fois. Rien ne dit que Christine Lagarde figure dans cette liste. Mais il y avait peut-être Nicolas Sarkozy…

Pierre Moscovici annonce que contrairement à Christine Lagarde, il va demander à Bercy d’engager un recours contre l’arbitrage. Il a raison ?

C’est plus un choix politique qu’un choix juridique. Après l’affaire Cahuzac, Pierre Moscovici a besoin de montrer qu’il lave plus blanc. Mais : 1. il n’y aura pas de vrai recours avant la fin de la procédure de la CJR. 2. Rien ne dit que l’arbitrage pourra vraiment être annulé – et même que s’il l’était, Tapie devrait rendre l’argent. 3. Comme le gouvernement garde son soutien à Christine Lagarde au FMI, la cohérence de tout cela ne saute pas aux yeux. Au total, on a le droit de penser que le jugement favorable à Tapie n’était pas irréprochable. Ça ne veut pas dire qu’on ne fait pas à Christine Lagarde un mauvais procès.

Ecoutez ici le Parti Pris d'Hervé Gattegno de ce jeudi 23 mai.

Hervé Gattegno