BFMTV

La gauche a (bien) plus d’une raison de pleurer Pierre Mauroy

Hervé Gattegno

Hervé Gattegno - -

Une cérémonie d’hommage à Pierre Mauroy a lieu ce mardi aux Invalides. Retour sur le parcours politique de l’ancien Premier ministre, car la gauche a de nombreuses raisons de pleurer sa disparition.

Des raisons historiques, politiques et sentimentales, qui tiennent à la place qu’il a occupée dans l’histoire de la gauche française en général, du PS en particulier, et même dans notre histoire politique moderne. Il a dirigé, au côté de François Mitterrand, le 1er gouvernement de gauche de la Vè République, ce qui fait qu’on garde de lui le souvenir de l’homme des grandes réformes de 1981 et aussi celui du fameux tournant de la rigueur, en 1983. Il a été l’un des chefs de la gauche qui voulait « changer la vie », puis – à son corps défendant – de la gauche qui a changé d’avis.

La gauche d’aujourd’hui, celle de François Hollande, a perdu cette volonté de transformer la société, de faire de grandes réformes ?

Le monde a changé, la politique aussi. Les dirigeants des démocraties ne croient plus qu’on puisse changer le cours de l’histoire – François Hollande ne parle plus que d’« inverser les courbes »... Pierre Mauroy n’incarnait pas une gauche idéale, mais idéaliste – ce qui ne veut pas dire qu’il n’agissait pas. C’est sous son gouvernement qu’a été adoptée la plus grande série de réformes sociales depuis le Front populaire (5è semaine de congés payés, 39h, retraite à 60 ans, lois Quillot…). L’ambition de la gauche était d’améliorer le sort des plus défavorisés, pas de rogner les acquis sociaux au nom de la compétitivité. C’est aussi cette nostalgie-là que personnifie Pierre Mauroy.

Ce sont justement ces grandes mesures sociales qui ont mis en péril l’économie française et amené la politique de rigueur de 1983. Est-ce que Pierre Mauroy n’avait pas pêché par irréalisme ?

Sans doute au départ, mais il se sentait tenu par les 110 propositions et il a mené (avec le PCF comme allié) la politique la plus à gauche jamais menée en France. Mais quand les choses ont mal tourné, il est l’un de ceux (avec Delors et Bérégovoy) qui ont convaincu Mitterrand de ne pas rompre avec l’Europe et le PS s’est converti à l’économie de marché. Mitterrand était cynique : il lui a fait défendre le plus longtemps possible une ligne à laquelle il ne croyait plus – d’où sa fameuse phrase : « les clignotants sont au vert » alors qu’ils étaient rouges vifs. Le mot « rigueur » est apparu à ce moment-là. Et la politique du PS n’a plus cessé de clignoter depuis – un coup à gauche, un coup non…

Certains présentent Jean-Marc Ayrault comme un héritier de Pierre Mauroy. Vous êtes d’accord ?

C’est un hommage rendu à sa sincérité et à sa loyauté, mais il est loin du charisme de Pierre Mauroy. Ayrault a sa place parmi les éléphants du PS, Mauroy était un mammouth : autrement imposant… Surtout, il était le dernier représentant d’une gauche réellement populaire – en 2002, il reprochait à Lionel Jospin de ne pas assez parler des ouvriers… Il ne s’était pas trompé. C’était un personnage moins littéraire que François Mitterrand mais plus que François Hollande : son parcours fait la synthèse entre Zola et Balzac – il fut l’homme des classes laborieuses puis celui des illusions perdues.

Ecoutez ici le Parti Pris d'Hervé Gattegno de ce mardi 11 juin.

Hervé Gattegno