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L'Allemagne est un modèle… à ne pas suivre

Hervé Gattegno

Hervé Gattegno - -

Invité à Berlin pour les 150 ans du SPD, F. Hollande a fait l’éloge des réformes de l’ex chancelier G. Schroeder pour assouplir le droit du travail, qu’il qualifie de « choix courageux ». Vous trouvez cet hommage discutable.

On peut être pour la monnaie unique sans s’agenouiller devant la pensée unique. La réussite allemande est largement un mythe, dans les chiffres comme dans les faits. L’Allemagne tient mieux ses déficits, mais la croissance y est aussi nulle qu’en France et sa dette est la plus élevée d’Europe – ce qui relativise la légende de la rigueur teutonne. Et l’héritage Schroeder, c’est une politique coercitive envers les salariés qui a fait baisser le chômage mais démultiplié la pauvreté et les inégalités avec les temps partiel et les salaires de misère. Si c’est la réforme que François Hollande a en tête, les Français ne vont pas la voir comme un modèle…

On va vous accuser de germanophobie, comme les dirigeants du PS il y a quelques semaines dans un texte qui attaquait Angela Merkel et qu’ils ont dû atténuer sur ordre de l’Elysée…

La germanophobie est aussi idiote que la germanolâtrie. A la vérité, Angela Merkel mène une politique qui privilégie les intérêts de son pays et nous ferions bien d’en faire autant. L’atout de l’Allemagne, c’est son commerce extérieur. Mais ses excédents se mesurent surtout au détriment des autres pays d’Europe (surtout la France) et ils résultent essentiellement de la baisse du coût du travail issue des réformes Schroeder, qui stimule la compétitivité de l’industrie grâce à une forme de dumping social – pour ne pas dire de concurrence déloyale. S’il faut une harmonisation, ce serait plutôt pour empêcher cela que pour le généraliser.

On est obligé de reconnaître que la politique de Schroeder a eu des résultats sur l’emploi. Est-ce qu’il ne vaut pas mieux une part de précarité que le chômage de masse ?

Dis comme tel, sûrement mais il y a une autre illusion. En Allemagne, les chômeurs de plus de 58 ans sont retirés des statistiques et même si on dit souvent que la faiblesse de sa natalité est un handicap, c’est le vieillissement de sa population qui, en réduisant la population active, fait mécaniquement baisser le chômage. Aujourd’hui, la droite et la gauche allemande défendent l’idée d’un salaire minimum généralisé (il n’existe que dans l’industrie) et la dureté du droit du travail est de plus en plus remise en cause. François Hollande dit que Schroeder a donné un coup d’avance à son pays ; peut-être que lui a un train de retard…

Avec des résultats aussi discutables, qu’est-ce qui explique alors que G. Schroeder continue à bénéficier d’une telle aura dans la gauche européenne – et même au-delà ?

Son charisme et son habileté. Le courage lui est venu sur le tard. Schroeder a été réélu en 2002 sans avoir réformé, sur un programme de gauche classique. C’est après qu’il a lancé son « agenda 2010 », un ensemble de réformes d’inspiration libérale qui a ulcéré son électorat et l’a fait battre, mais qu’Angela Merkel a poursuivi sans état d’âme. En résumé, tant qu’il n’a rien changé, il a gardé le pouvoir ; et quand il a réformé, il a perdu. Peut-être que dans le modèle allemand, c’est le modèle politique de Schroeder qui intéresse François Hollande…

Ecoutez ici le Parti Pris d'Hervé Gattegno de ce vendredi 24 mai.

Hervé Gattegno