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Tribune adressée aux "citoyens d'Europe": Macron ou la méthode épistolaire

Emmanuel Macron au Conseil européen à Bruxelles le 29 juin 2018.

Emmanuel Macron au Conseil européen à Bruxelles le 29 juin 2018. - AFP

La tribune écrite par le chef de l'État et publiée ce mardi s'inscrit dans la suite de sa méthode, qui lui permet de court-circuiter les médias radio-télévisés et de s'adresser directement aux Français. Une méthode jadis utilisée, notamment, par François Mitterrand.

Ce n'est pas la première fois qu'il choisit cette méthode. Reste à savoir quel impact elle aura. En publiant une tribune dans plusieurs dizaines de journaux européens pour lancer la campagne à venir, Emmanuel Macron a une fois de plus opté pour le contact direct avec les citoyens par voie de presse. 

En janvier déjà, en pleine crise des gilets jaunes, le chef de l'État avait rédigé une "lettre aux Français" dans le but de "cadrer les thèmes" du grand débat national ouvert dans la foulée. Elle égrenait plus d'une trentaine de questions sur lesquelles les Français auraient à se pencher. 

La jurisprudence Mitterrand

Ces choix d'expression s'inscrivent dans une forme de continuité, quand bien même une tribune ne serait pas à mettre au même plan qu'un courrier. Homme d'écrit, Emmanuel Macron sait combien l'imaginaire hexagonal a été marqué par l'initiative de l'un de ses prédécesseurs. En avril 1988, François Mitterrand avait entamé la campagne de sa réélection via une lettre adressée au peuple, dans laquelle l'intéressé donnait sa vision de la France. 

L'exercice, comme l'a récemment décrypté le politologue Gaël Brustier dans Slate, était autant esthétique que politique. Un moyen pour le président de l'époque de revenir dans l'arène électorale tout en se figeant dans l'inconscient historique des Français (quel que fut le bilan dressé, par la suite, de ses deux septennats). Il n'est, de ce point de vue, pas anodin qu'Emmanuel Macron ait été conseillé, un temps, par Bruno Roger-Petit, fin connaisseur de la geste mitterrandienne. 

Donnant du "mes chers compatriotes" en guise d'ouverture, le premier président socialiste de la Ve République poursuivait en disant vouloir "parler de la France" comme "autour d'une table, en famille". Une tonalité chaleureuse bien différente de celle, grave et plus succincte, adoptée par Emmanuel Macron pour s'adresser en janvier 2019 à un pays plongé dans une période "d'interrogations et d'incertitudes".

"On est dans du pré-programmatique"

La tribune de ce mardi, publiée en France dans les colonnes du Parisien, se veut moins intimiste, plus politique.

"Le président est parti du constat que les européennes sont au coin de la rue et qu'il faut désormais aborder les sujets primaires. Jusqu'à maintenant on n'a traité que le secondaire. Contrairement à la lettre de Mitterrand, plus pédagogique et littéraire, là on est dans du pré-programmatique", analyse pour BFMTV.com le sénateur François Patriat, proche du chef de l'État. 

Et l'ancien socialiste de grincer: "La lettre de Mitterrand, je me demande combien de Français l'ont lue." 

Le "Sphinx" n'est pourtant pas l'unique référence en la matière: Nicolas Sarkozy avait, lui aussi, lancé sa campagne de 2012 avec une "lettre au peuple français" longue de 34 pages. "L'écrit demeure, l'écrit engage", pouvait-on lire dans cette missive imprimée à 6 millions d'exemplaires. Nicolas Sarkozy ayant toutefois échoué, contrairement à Mitterrand, à se faire réélire, l'impact politique de la lettre ne pourra jamais être évalué à l'aune de la campagne qui a suivi. 

"Imprégnation par l'écrit"

Ni Jacques Chirac ni François Hollande n'ont choisi d'adresser un texte "personnel" à leurs concitoyens durant leur mandat présidentiel. En 2003, c'est un Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, qui envoie une lettre à 26 millions de foyers français au sujet de la réforme des retraites. En guise de protestation contre une réforme prévoyant l'allongement des durées de cotisation, 25.000 Français ont refusé le pli et l'ont retourné à l'envoyeur.

Pour François Patriat, Emmanuel Macron applique, comme avec sa lettre de janvier, la "théorie de l'imprégnation par l'écrit".

"Quand il fait des déclarations télévisées, on en a pour une journée de réactions diverses et c'est fini. Tandis que là, on est dans un exercice amené à susciter la réflexion et le débat, y compris sur les sujets difficiles", conclut-il.

Jules Pecnard