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"Ensauvagement": d’où vient ce mot qui divise jusqu’au sein du gouvernement?

Gérald Darmanin.

Gérald Darmanin. - Stéphane de Sakutin

Depuis que le 24 juillet, Gérald Darmanin employait le terme d'"ensauvagement" pour dénoncer les dernières violences ayant émaillé l'actualité, le concept divise la classe politique et irrite au sein même du gouvernement. Mot d'extraction lointaine, "ensauvagement" a connu une longue histoire.

Le 24 juillet, dans une interview accordée au Figaro, Gérald Darmanin, alors néo-ministre de l'Intérieur, se faisait fort de "stopper l'ensauvagement d'une certaine partie de la société". Devant le tollé provoqué par ce concept aux allures de slogan, il avait ensuite prétendu se placer dans les pas de Jean-Pierre Chevènement et ses "sauvageons", désignation que ce dernier réservait aux mineurs récidivistes alors qu'il était lui-même Place-Beauvau en 1999, tweetant: "Décrire la réalité que subissent une partie des Français, notamment des milieux populaires et s’exposer aux mêmes critiques 21 ans après Jean-Pierre Chevènement..."

Sorti du bois

Si le mot d'"ensauvagement" a largement fait son trou médiatiquement et dans la classe politique, il n'est pas du goût de tout le monde, pas même auprès des collègues de Gérald Darmanin. Ce mardi matin, sur les ondes d'Europe 1, le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, a reproché au terme d'"ensauvagement" de "développer le sentiment d'insécurité qui est pire que l'insécurité elle-même".

Au cours de sa longue histoire, le vocable a souvent changé de mains et donc d'objet. Comme le remarque Catherine Ruchon, docteure en sciences du langage, indique dans un article fouillé que "sauvage" provient du latin "silva", "la forêt". Bien sûr, il vise une montée de violences, mais "ensauvagement" dépasse de loin la seule "délinquance": par son étymologie et l'imaginaire qu'il porte, il connote l'effondrement de la société et de la morale, un retour chaotique à l'état de nature.

Le mot de Césaire

L'"ensauvagement" a ainsi quelque chose de quasi métaphysique, et d'inquantifiable, tandis que "délinquance" et "violences" renvoient davantage aux sciences humaines, à la sphère sociale et au monde des données, des statistiques. Alors que le mot avait fait quelques timides apparitions dès le XIXe siècle au moins, comme le note ici le JDD remarquant que le linguiste français Ferdinand Brunot y voyait un avatar du verbe médiéval "ensauvagir", c'est un poète et homme politique qui le popularise en 1950: Aimé Césaire. Dans son Discours sur le colonialisme, il expliquait que le système colonial "travaill(ait) à déciviliser le colonisateur", avant d'achever: "Il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent."

"Ensauvagement" permet de décrire de pénibles tableaux et entraîne à dresser des perspectives particulièrement sombres. En février 2019, sur France Inter, l'historienne Mona Ozouf s'exprimait au sujet des gilets jaunes: "L'ensauvagement du langage annonce, prépare et fabrique l'ensauvagement des actes". C'est surtout à droite que le concept a prospéré ces dernières années, mais là encore il connaît des variantes.

"L'ensauvagement" bascule

C'est la politologue et haute fonctionnaire Thérèse Delpech, proche des milieux néoconservateurs français, qui lui a offert une nouvelle vie avec son ouvrage de 2005: L'ensauvagement, le retour de la barbarie au XXIe siècle. Dans un article consacré au mot d'"ensauvagement", L'Opinion procédait à une rapide recension de cet essai, couronné à l'époque du Prix Femina: "Thérèse Delpech propose un regard géopolitique global à l’ère du terrorisme international et des armes nucléaires". "Ensauvagement" touche alors exclusivement à l'analyse à échelle planétaire, mais il ne tarde pas à se rapatrier pour prendre d'autres accents.

En 2013, il est ainsi au centre de la France Orange mécanique de l'essayiste Laurent Obertone, livre posant un regard contesté sur la situation sécuritaire, ou en l'occurrence insécuritaire, en France. Promu par Marine Le Pen, le livre inspirait son agenda encore des années après. Le 1er décembre 2018, elle réunissait d'ailleurs autour d'elle, à l'Assemblée nationale, un colloque intitulé "De la délinquance à l'ensauvagement", rendez-vous durant lequel Laurent Obertone intervenait.

Deux ans plus tard, l'"ensauvagement" passait du Palais-Bourbon à la Place-Beauvau.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV