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À quoi pourrait ressembler le gouvernement de "concorde" esquissé par Macron?

Emmanuel Macron

Emmanuel Macron - AFP

Lors de son allocution télévisée de lundi, le chef de l'État a esquissé, sans entrer dans le détail, les contours d'un "projet" à bâtir avec "toutes les composantes de notre Nation". Des noms de personnalités circulent. Les leaders de l'opposition, eux, se montrent méfiants.

Les "jours meilleurs" annoncés par Emmanuel Macron passent-ils par un gouvernement de "concorde" nationale? Si les circonstances sont exceptionnelles, l'idée, elle, ne l'est pas. Lors de son allocution de lundi soir, le chef de l'État a donné quelques pistes sur l'après-crise sanitaire.

Au-delà des fondamentaux économiques - et avec, le logiciel libéral d'Emmanuel Macron - qu'il conviendrait de bousculer afin de réduire certaines inégalités, les contours d'un nouveau "projet" ont été esquissés. "Sachons sortir des sentiers battus, des idéologies et nous réinventer, moi le premier", déclarait le locataire de l'Elysée devant plus de 36 millions de téléspectateurs

"Il y a dans cette crise une chance, nous ressouder et prouver notre humanité, bâtir un autre projet dans la concorde, un projet français, une raison de vivre ensemble, profonde. Dans les prochaines semaines, avec toutes les composantes de notre Nation, je tâcherai de dessiner ce chemin qui rend cela possible", promettait-il.

Des noms avancés...

Derrière ces mots, fréquemment utilisés par nos dirigeants en temps de crise, il y a la notion de changement de pied, de renversement de table. Sur le plan politique, s'entend: un rassemblement de talents issus de différents partis, naguère antagonistes mais unis dans la volonté de réparer un pays ébranlé par les événements. 

Dans une interview accordée la semaine dernière au Figaro, Jean-Pierre Chevènement avait appelé Emmanuel Macron à créer un "gouvernement de salut public". L'ancien ministre de l'Intérieur, consulté par le président de la République en amont de son intervention d'après Le Journal du Dimanche, dit nourrir l'espoir d'un scénario semblable à celui de la Grande guerre. À l'époque, c'est l'Union sacrée qui présidait aux destinées d'une Nation plongée dans le conflit meurtrier de 14-18.

Aujourd'hui, en dépit du lexique guerrier choisi par Emmanuel Macron dès ses premières interventions télévisées, la situation est bien différente. Il en irait donc de même pour le gouvernement de "concorde" auquel réfléchit son entourage. Des "grandes figures" de tous horizons débauchées pour faire leur entrée au gouvernement? "Tu dois prendre ton risque", aurait soufflé Nicolas Sarkozy au chef de l'État selon Le Parisien

De leur côté, certains au sein de la majorité évoquent des noms connus, venus des Républicains et du Parti socialiste: le pro-européen Michel Barnier, les ex-ministres Stéphane Le Foll et Nathalie Kosciusko-Morizet, même Manuel Valls, le rival farouche du quinquennat Hollande devenu thuriféraire en chef du macronisme. 

"L'union des partis, pas des personnes"

"Dans la période qui s’annonce, qui va être difficile et périlleuse, notre obsession sera le rassemblement", a déclaré à L'Opinion Gilles Le Gendre, président du groupe La République en marche à l'Assemblée nationale. 

Le "rassemblement" est pourtant une formule qui rappelle furieusement l'objectif originel du macronisme, à savoir l'effacement des vieux clivages politiques au profit d'un pragmatisme réformateur, d'une voie centrale. Des personnalités venues de la droite et de la gauche n'ont cessé, depuis mai 2017, de rejoindre le gouvernement d'Édouard Philippe, qu'il s'agisse de Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Didier Guillaume ou Olivier Dussopt, pour ne citer que des exemples encore d'actualité. 

"L'union nationale, c'est l'union des partis, pas des personnes", tempère un poids lourd de la majorité auprès de BFMTV.com. "Les rumeurs ça existe, même dans le Paris confiné. Les gens s'emmerdent, après tout. Mais si c'est pour prendre Barnier, qui pèse peu chez LR, et Manuel Valls que le PS ne peut plus saquer, tout le monde s'en fout", balaie-t-il. 

D'autant que l'hypothèse Valls, si elle semble faire sens au vu des éloges réguliers que celui-ci adresse au président (notamment sur Twitter), est loin de convaincre plusieurs poids lourds de LaREM. "Avant même le confinement, il disait que jamais il ne voulait en entendre parler", raille le député cité plus haut. 

Se mettre d'accord sur des priorités

Ce qui est certain, c'est qu'Emmanuel Macron réfléchit sérieusement à la séquence politique qui suivra la période de confinement et de crise sanitaire aiguë. Objectif ambitieux - irréaliste? - au vu du climat toujours désordonné qui règne, le gouvernement de "concorde" devra, pour changer la donne, recevoir l'aval officiel des partis dits de gouvernement. Car il y a fort à parier que le Rassemblement national et La France insoumise, eux, ne soient pas inclus dans un tel processus. 

"Il y a deux manières de s'y prendre", esquisse un conseiller de l'exécutif. "Soit on prend les responsables politiques et on se met d'accord sur deux ou trois priorités, en se disant par exemple que de juillet 2020 à juillet 2021, on met de côté la vie politicienne et après, chacun reprend ses billes", pose-t-il auprès de BFMTV.com. 

Et d'évoquer ensuite, côté LR, les noms de caciques tels que Christian Jacob, Gérard Larcher ou François Baroin puis, côté PS, ceux de Valérie Rabault, Olivier Faure, voire Bernard Cazeneuve. "Puis au final il prend trois, quatre LR désignés par Nicolas Sarkozy, il prend Cazeneuve, pourquoi pas Yannick Jadot (l'eurodéputé écologiste, NDLR), et là on peut avoir quelque chose", suppute cette source. 

Débaucher (encore) des individualités?

C'est toutefois bien là le principal souci: à ce stade, il ne peut s'agir que de supputations. Car quelle serait la seconde "manière de s'y prendre"?

"Changer de gouvernement et débaucher des individualités pour trianguler. Mais ça ne servirait à rien. Si on prend un poids lourd de LR, type Gilles Carrez, pour qu'ensuite LR le renie et le considère comme un des nôtres, ça ne servirait à rien, ce serait comme avant", soupire le même conseiller. 

À l'issue du Conseil des ministres de ce mercredi, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye s'est montrée très prudente au sujet de ces perspectives, affirmant que l'exécutif était avant tout concentré sur la gestion du confinement et de "l'après-11 mai". 

"Savoir ce qu'il se passera dans un hypothétique gouvernement d'union nationale n'a pas lieu d'être", a-t-elle ajouté, évoquant ensuite une vague consultation des "différentes composantes de la Nation". À savoir, ses forces politiques comme son tissu associatif. 

Ces précautions de langage paraissent d'autant plus souhaitables que des leaders de la droite comme de la gauche ont, d'ores et déjà, eu l'occasion d'afficher leur méfiance de façon officielle. "Je refuse l’idée de gouvernement d’union nationale", a déclaré le patron de LR Christian Jacob auprès de L'Opinion

"Ce n’est pas une personne, fut-elle président de la République, qui en décide. Cela se fait après un vrai débat, une consultation démocratique, une mesure de l’état des forces au Parlement et ensuite on trouve ou non un accord. Sinon ce ne seront que des manœuvres, du débauchage comme en 2017, qui conduiront au même échec", prévient-il. 

Idem chez les socialistes, dont l'un des députés les plus en vue, Boris Vallaud, demande d'abord Emmanuel à Macron "qu'il gère le déconfinement et (...) nous dise qui va payer la crise". L'esprit de concorde, s'il advient, se fera à pas comptés. 

Jules Pecnard