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Darmanin nommé à l'Intérieur: pourquoi la polémique dépasse la question de la présomption d'innocence

Gérald Darmanin place Beauvau le 8 juillet 2020.

Gérald Darmanin place Beauvau le 8 juillet 2020. - THOMAS COEX / POOL

L'exécutif brandit l'argument de la présomption d'innocence alors que plusieurs ministres, mis en cause dans des affaires judiciaires, avaient jusqu'alors été contraints de démissionner.

Une partie des Français ne décolère pas, après la nomination de Gérald Darmanin au ministère de l'Intérieur malgré l'enquête qui le vise. Gérald Darmanin a été mis en cause par une femme en 2017 pour viol. Classée sans suite dans un premier temps, la procédure a été relancée par la cour d'appel de Paris, qui a demandé début juin de nouvelles investigations.

Plusieurs manifestions féministes ont eu lieu lundi place Beauvau et l'opposition s'est également étonnée de cette promotion. Pourtant, l'entourage du président maintient que cette plainte n'est "pas un obstacle" à sa nomination, au nom de la présomption d'innocence. "Il semble que les choses vont dans le bon sens", a commenté cette même source ce lundi après le remaniement.

"J’assume totalement cette désignation", a assuré le Premier ministre, Jean Castex, mercredi matin sur BFMTV, répétant: "Gérald Darmanin a droit comme tout le monde à la présomption d'innocence".

En effet, selon l'article 9 de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, "tout homme est présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable." Il est ainsi illégal de discriminer une personne soupçonnée d'un méfait, et même visée par une enquête. Et même si Gérald Darmanin a bénéficié d'un non-lieu en août 2018 dans cette affaire, la cour d'appel de Paris avait ordonné en juin dernier la reprise des investigations.

À peine nommé, déjà fragilisé

"C'est un problème!", a protesté Ségolène Royal ce mercredi sur RMC, avant de relever: "est-ce qu'une enquête judiciaire sur un ministre pour emploi fictif aurait empêché la nomination de ce ministre?". Pour l'ancienne ministre de l'Ecologie, "c'est évident!". "Donc cela signifie qu'une enquête judiciaire pour viol est considérée comme moins grave qu'une enquête pour emploi fictif", conclut-elle.

Depuis le début de son quinquennat, Emmanuel Macron a fait de la "République exemplaire" son credo. Et pour cause, en juillet 2019, François de Rugy avait démissionné de son poste de ministre de la Transition écologique, après les révélations de Mediapart sur de fastueux dîners donnés à l'Hôtel de Lassay, lorsqu'il était président de l'Assemblée nationale.

De la même manière en juin 2017, François Bayrou avait quitté son poste de ministre de la Justice après l'ouverture d'une enquête préliminaire contre le Modem pour abus de confiance et recel d'abus de confiance.

"C'est quand même assez étonnant"

"Il y a un malaise", soulève aussi Nicolas Domenach, éditorialiste politique à Challenges sur BFMTV. "Quand quelqu'un est soupconné de détournement de fonds ou d'autres délits mineurs, on lui demande de quitter le gouvernement. Et là, (Gérald Darmanin) est mis en cause dans un crime, mais il est promu à un poste où il sera le grand patron de l'enquête qui le vise".

Cette désignation place Beauvau, "c'est quand même assez étonnant", pour Rebecca Amsellem, entrepreneuse, militante féministe et fondatrice de la newsletter "Les Glorieuses". "Dans une ère post #Metoo où les femmes commencent à parler dans l'espace public, et commencent à oser porter plainte, le message lancé en le nommant Premier ministre est 'ça ne sert à rien de parler'", affirme-t-elle sur BFMTV. "En brandissant cette présomption d'innocence, le message qui est passé c'est 'la victime raconte n'importe quoi'".

L'obstacle de la réputation

Les avocates de l'accusatrice de Gérald Darmanin ont elles aussi fait part de leur "consternation". "Comment ne pas redouter désormais que la fonction du mis en cause pèse sur l'ensemble de la procédure?", ont-elles interrogé, soulignant que "la présomption d'innocence n'est pas un dogme absolu qui autorise n'importe quoi", critiquant par ailleurs le "message" selon elles négatif "envoyé à la 'grande cause du quinquennat', la cause des femmes".

"C'est un combat très intéressant" qui s'engage à présent, note Michaël Darmon, éditorialiste politique à Europe 1, invité sur notre antenne. Pour lui, "cela montre une mutation de la culture politique française: on passe de la culture de la présomption à celle de la réputation. C'est une évolution qui suit celle des pays du nord de l'Europe".

"C'est vrai que dans d'autres pays, il ne serait même pas au gouvernement car là-bas, la réputation prévaut sur la présomption d'innocence. En France, on est en train de muter sur ces sujets et cette affaire en est symptomatique. Toutes les passions que cela suscite montre qu'on est en train de changer dans notre rapport aux gouvernants", développe encore l'éditorialiste.

Des militantes féministes ont dénoncé mardi un "remaniement de la honte" après cette nomination ainsi que celle d'Eric Dupond-Moretti, très critique envers le mouvement #metoo, comme ministre de la Justice.

Jeanne Bulant Journaliste BFMTV