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Après le débat, la déprime de la "fachosphère"

Les internautes sympathisants de Marine Le Pen sont souvent sortis dépités de la performance de leur candidate.

Les internautes sympathisants de Marine Le Pen sont souvent sortis dépités de la performance de leur candidate. - Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

La "fachosphère", cet ensemble d'internautes et sites d'extrême droite soutenant Marine Le Pen, ne cache pas son désarroi devant la prestation de la candidate lors du débat d'entre-deux tours de la présidentielle, mercredi soir, face à Emmanuel Macron.

A l'issue du débat qui l'a opposé ce mercredi à Emmanuel Macron, Marine Le Pen a expliqué à la presse qu'elle comptait sur les internautes pour dévoiler "les mensonges" qu'elle attribuait à son adversaire. Visiblement, les internautes les plus proches de ses idées n'ont pas le cœur à cela. Ils sont en effet nombreux à s'avouer déçus de la performance de leur championne dans sa joute contre le candidat d'En Marche!. 

Les internautes d'extrême droite et "le fiasco" du débat

Le site du JDD a épluché un forum couru parmi les "marinistes", baptisé "La taverne des patriotes". A l'évidence, dans la taverne en question, on avait le verre triste dès mercredi soir. A un internaute retardataire demandant ce qu'il avait raté, un certain Najran répond: "Tu as raté la pulvérisation de Marine par Macron". Jayx34 ne se montre pas plus optimiste: "Moi, je vous dis on va perdre". Parmi les reproches revenant le plus fréquemment, on s'agace de "l'agressivité" de la candidate, de la place prépondérante prise à l'écran par ses dossiers et fiches. 

Les visiteurs du site d'extrême droite Fdesouche laissent libre cours à leur déception. Sous un article copié-collé du Figaro consacré à l'audience réalisée par le débat, les commentaires sont amers: "Marine a été pitoyable arrogante agressif tout au long du débat, peut-on imaginer une seconde une telle personne à la table des négociations avec des partenaires économiques ...?" Sous le pseudonyme "Imperator", un sympathisant glisse: "Je suis en train de regarder ça en replay et je confirme: c'est un calvaire! Je comprends mes concitoyens." Kef67 embraye sur un registre tout aussi désabusé ce jeudi: "Bien sur je vais voter MLP et avec conviction, crois-moi. Mais faut pas non plus me demander de positiver béatement sur le fiasco de hier soir."

"Pas de quoi être fier"

Le journaliste David Doucet, co-auteur de La Fachosphère: comment l'extrême droite a remporté la bataille du net, analyse ce spleen d'après-débat auprès de BFMTV.com: "Elle a donné le sentiment de ne pas maîtriser ses dossiers, d'être un peu comme une étudiante qui n'aurait pas assez bachoté et s'en remettrait à ses antisèches au dernier moment". Le journaliste poursuit: "Elle était uniquement dans l'agressivité et le combat rhétorique. Elle a incarné tous les mauvais côtés du parti".

Un article paru ce jeudi sur le site Réinformation.TV lâche ce jugement définitif: "Marine Le Pen limitée par ses propres contradictions et ses trop faibles convictions: c’est son être qui rebute." David Doucet explique l'origine de ces critiques plus personnelles: "A l'extrême droite, on a besoin d'être fier de la personne qui nous représente car c'est quand même un marqueur fort. Jean-Marie Le Pen donnait l'impression d'avoir une culture supérieure à ses adversaires politiques. Là, ils se disent qu'ils n'ont pas de quoi être fiers." Le rédacteur en chef des Inrocks oppose les performances télévisées de Marine Le Pen à une algarade très célèbre du père:

"Il y a une séquence très populaire dans ce milieu, c'est le débat entre Bernard Tapie et Jean-Marie Le Pen. Ils apprécient l'agressivité de Jean-Marie Le Pen dans cette émission car elle est dans un registre très soutenu. Il dit à Tapie: 'Vous êtes un matamore, un tartarin'. Mais Marine Le Pen est plutôt pour eux du côté d'un mauvais argot". 

Une campagne jugée trop abstraite

En-dehors de la question de la personne, le bât blesse autour du programme. La "fachosphère" qui, bien qu'hétéroclite et parcourue de plusieurs courants, est majoritairement identitaire, ne se retrouve pas dans le projet parfois jugé trop abstrait de Marine Le Pen. "Macron est resté calme et malheureusement MLP n'a pas choisi la bonne stratégie... Elle aurait dû l'attaquer sur son programme, surtout sur l'immigration et le chômage, ou encore un plus sur le pouvoir d'achat des français..." se lamente ainsi "Pauvre France" sur Fdesouche. "Ils lui reprochent une ligne politique trop axée sur la souveraineté, trop sociale et pas assez portée sur l'immigration. Pour faire vibrer la 'fachosphère', il faut parler des sujets épidermiques qui la touchent, comme l'immigration donc, ou l'islam". 

Les réseaux internet d'extrême droite n'ont donc pas attendu l'échange de mercredi soir pour s'éloigner de Marine Le Pen. C'est un fossé politique qui s'est creusé. Dans un article publié sur le blog traditionaliste Le Salon beige, on n'a pas tardé à inviter à l'examen de conscience: "Il est difficile, en toute objectivité, de se satisfaire de ce débat de l'entre deux tours. Le temps viendra, sans doute après les législatives, où Marine Le Pen et le FN devront en faire une critique à froid. Les limites de la ligne 'ni droite ni gauche' prônée par Florian Philippot étaient évidentes hier soir", peut-on lire au lendemain du débat.

Un doute très profond

Sur ce point, les internautes électeurs de Marine Le Pen nourrissent un autre grief. "Marine Le Pen a mis sur la touche Marion Maréchal-Le Pen, qui est adorée par les militants", ajoute David Doucet qui note également qu'eux aussi ont eu le sentiment d'être mis sur la touche:

"Le Front national s'est beaucoup appuyé sur Internet dans son histoire. Il a été le premier parti politique à avoir son site internet en 1996, et Jean-Marie Le Pen est le premier homme politique à s'être emparé de YouTube. Or, Marine Le Pen a totalement délaissé le terrain d'Internet et a donné le sentiment qu'elle menait sa campagne très haut perchée dans sa tour d'ivoire. A l'arrivée, elle manque de relais, notamment sur Internet". 

Il se pourrait que cette déconvenue suive Marine Le Pen au-delà de 2017. Les doutes suscités au sein de la "fachosphère" par une candidate mal à l'aise avec certains de ses dossiers et dans l'échange sont très profonds, d'après le co-auteur de Fachosphère, comment l'extrême droite remporte la bataille du net: "Ces internautes se disent que si elle ne maîtrise pas ses dossiers maintenant, ça n'ira pas mieux la prochaine fois. Ils se disent que ce ne sera pas elle."

Robin Verner