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Visite médicale obligatoire pour les conducteurs seniors: ça ne passe pas

Yves Dutreigne propose que les plus de 70 ans passe une visite médicale auprès d'un médecin agréé par la Préfecture, renouvelable tous les 5 ans.

Yves Dutreigne propose que les plus de 70 ans passe une visite médicale auprès d'un médecin agréé par la Préfecture, renouvelable tous les 5 ans. - -

Le Sénat débat ce jeudi de l'opportunité d'imposer un contrôle tous les 5 ans aux plus de 70 ans. Les associations, elles, sont contre. Explications.

Faut-il obliger les conducteurs seniors à passer un contrôle médical régulier? Telle est la question posée aux sénateurs ce jeudi par l'un d'entre eux. Yves Détraigne, sénateur UDI de la Marne, a déposé une proposition de loi qui doit être débattue dans l'après-midi dans l'hémicycle.

Il propose que les plus de 70 ans passent une visite médicale auprès d'un médecin agréé par la Préfecture, renouvelable tous les cinq ans. L'élu cite comme en exemple des pays européens ayant mis en place ce type de système. Pour lui, "la France est l'un des derniers pays à accorder le permis de conduire à vie. Peut-être est-il temps se saisir du sujet avant que cela ne nous soit imposé par l'Union européenne."

"Cette proposition a toutes les chances d'être renvoyée", confirme néanmoins Yves Détraigne à BFMTV.com. "J'ai simplement obtenu en commission la formation d'un groupe de travail qui se penchera sur la question."

C'est que le sujet est loin de faire l'unanimité. Il pose une série de questions et de difficultés.

> Que disent les statistiques?

"L'essentiel des accidents sont le fait des 18-24 ans", pas des conducteurs seniors, ont rétorqué les sénateurs opposés à la proposition de loi.

"Cette catégorie n'est pas la plus accidentogène parce que les conducteurs âgés adaptent leur conduite à leurs capacités", complète Daniel Quero, président de 40 millions d'automobilistes, contacté par BFMTV.com.

De fait, les chiffres de l'Observatoire national interministériel de la sécurité routière montrent que les plus jeunes ont un taux de mortalité plus élevé mais les plus de 75 ans restent "une classe d'âge à risque élevé" qui "méritent une vigilance particulière". Ils représentent 12,1% des tués sur la route en 2011 alors qu'ils ne forment que 9% de la population.

"Attention, ils n'ont pas forcément plus d'accidents, c'est surtout qu'ils sont plus fragiles au choc et meurent plus facilement. De plus la moitié des morts chez les seniors sont des piétons", modère Christophe Ramond, directeur des études et recherches de la Prévention Routière, contacté par BFMTV.com. "De toutes façons, les expériences à l'international n'apportent pas la preuve d'une baisse de la mortalité", affirme-t-il.

Des chiffres que ne conteste pas Yves Détraigne qui estime néanmoins qu'il "n'est pas déraisonnable de contrôler les capacités des plus âgés. La vue, l'audition, les réflexes ne sont plus les mêmes qu'à 20 ans" et qui souligne que "dans les accidents impliquant des plus de 75 ans, ces derniers sont responsables à plus de 60%".

> Discrimination et perte d'autonomie

Au Sénat, les opposants au texte ont dénoncé une "discrimination à l'égard des seniors", (Esther Benbassa - EELV) et le risque d'"aboutir à une perte brutale d'autonomie et d'indépendance des personnes âgées (Virginie Klès - PS).

"A la campagne, enlever sa voiture à une personne âgée, c'est la mort", affirme Daniel Quero de 40 millions d'automobilistes. "Bien sûr qu'il y a un impératif de sécurité mais il faut également penser au lien social", plaide-t-il. Pour lui, pas la peine de passer par une loi qui automatise les contrôles et qui augmente les risques d'interdiction de conduire. "Il y a sans doute des pistes à creuser du côté des familles, de l'environnement médical, de commissions médicales qui décideraient, en lien avec l'entourage, au cas par cas. Sans imposer!"

Pour l'association Prévention Routière, instaurer une visite médicale obligatoire pousse les seniors à "arrêter d'eux-mêmes toute conduite alors qu'ils peuvent très bien continuer sous certaines conditions (petits trajets, de jour...). Cela restreint leur mobilité. Ils ne peuvent plus aller chez le médecin, faire leurs courses, régler leurs formalités administratives". L'association plaide plutôt pour des stages de sensibilisation pour "apprendre et comprendre ses limites" et de remise à jour de ses connaissances sur le code de la route.

Yves Détraigne, bien conscient de cette question, se défend. Il ne s'agirait pas d'être binaire, "des interdictions partielles pourraient être prononcées. On pourrait limiter la conduite à certaines heures, à certains axes routiers, en fonction des besoins."

> Quels moyens humains?

"Il y a une vingtaine d'années, le Parlement avait adopté une loi rendant obligatoire l'examen de la vue: elle n'a jamais été appliquée, car on s'est aperçu qu'il n'y avait pas en France assez d'ophtalmologues", a rappelé au Sénat Patrick Gélard (UMP), cité par Le Point.

Et pas sûr que, dans les Préfectures, les personnels soient assez nombreux pour recevoir, du jour au lendemain, un afflux de conducteurs seniors. Yves Détraigne y a pensé et souhaite que les médecins traitants soient associés à la démarche, pour faire passer les tests médicaux. Mais la décision finale de prononcer une interdiction reviendrait au Préfet, "en prenant en compte la réalité de la personne âgée, ses besoins, le lieu où elle habite".

Pour les associations, opposées à la visite médicale obligatoire, le rôle du médecin traitant est néanmoins primordial. "Il faut être dans la concertation avec la famille qui a parfois du mal à faire interdire la conduite à un papy qui ne voit plus rien, avec la mise en place de commissions qui seraient alertées", propose-t-on chez 40 millions d'automobilistes. A la Prévention Routière, on rappelle que des opérations de communication ont déjà eu lieu auprès des médecins généralistes qui seraient les mieux placés pour "voir l'évolution des conducteurs seniors, avoir un avis et donner des conseils".

"Autant de questions sur lesquelles le groupe de travail à venir devra se pencher", s'enthousiasme le sénateur Yves Détraigne, pour qui il était important que "la représentation nationale s'empare de ce débat d'intérêt public".

Violaine Domon