BFMTV

REVUE DE PRESSE - Clément Méric "Mort d'un antifa"

Clément Méric, 19 ans, militant d'extrême gauche, tombé sous les coups mercredi de skinheads d'extrême droite.

Clément Méric, 19 ans, militant d'extrême gauche, tombé sous les coups mercredi de skinheads d'extrême droite. - -

La mort du jeune militant d'extrême gauche Clément Méric, agressé mercredi soir par des skinhead d'extrême droite, occupe les unes des quotidiens. Vendredi les éditorialistes s'interrogent: crime politique ou fait divers?

La mort, mercredi de Clément Méric, jeune étudiant de Science Po engagé à l'extrême gauche, tombé sous les coups de skinheads d'extrême droite fait vendredi la une de la plupart des quotidiens nationaux et régionaux. Et suscite bien des interprétations chez les éditorialistes. Pour les uns, il s'agit là de la conséquence du climat délétère créé par les manifestations anti mariage homosexuel de ces derniers mois. D'autres s'interrogent sur l'opportunité d'interdire les groupuscules violent d'extrême droite et sur la récupération politique de l'événement. Revue de presse.

Un climat lourd, électrique

Dans Libération, qui titre "Mort d'un antifa" sur sa une, Nicolas Demorand pointe "le bruit de fond ayant accompagné les "Manifs pour tous"". "Entendons le cri d'horreur qui a accueilli l'annonce de la mort de Clément Méric. Un cri comme un souffle douloureux après l'apnée de ces derniers mois, suscitée par un climat lourd, électrique, une chape de violences verbales et symboliques qui ont profondément dégradé l'espace public. Pas de conséquence mécanique de l'une à l'autre, mais tout un bruit de fond ayant accompagné les "Manifs pour tous", appelant à entrer en résistance comme si la France était, elle, en dictature, refusant de reconnaître une loi au nom de principes censément supérieurs à ceux qui s'appliquent à tous, promettant que le sang coulerait bientôt. (...) Car, au fil des cortèges, comment le nier, même si elle ne les résume pas, l'extrême droite groupusculaire a bien retrouvé la rue et, grâce à elle, un espace d'expression, parfois d'implicite légitimation, à coup sûr une soif d'action. (...)"

Même analyse de Jean-Claude Souléry dans la Dépêche du Midi, pour qui "(...) Le succès des manifestations contre le mariage pour tous - qui exprimaient la crainte d'un changement de civilisation - a libéré en parallèle un discours d'intolérance envers la " différence " homosexuelle, qui, lui-même, s'est transformé, chez une petite minorité agissante, en pure "haine du pédé" - et de tous ceux qui, à gauche et même à droite, défendent la loi. Bien sûr on ne peut se satisfaire d'analyser les ressorts de cette haine fascisante qui monte en France et en Europe, il est avant tout urgent de la combattre. Par l'affirmation d'un discours politique, par l'éducation, par les symboles, par l'évidence bien comprise du fonds commun républicain - fraternité et tolérance. Mais il faut la combattre d'abord par la loi, c'est-à-dire par la dissolution pure et simple des groupes violents de l'ultra-droite. (...)"

Michel Guilloux, dans l'Humanité, qui titre vendredi en une "Un crime fasciste", rappelle, lui que "(...) Toutes ces dernières semaines, un climat nauséeux s'est développé dans le pays. Ses racines peuvent remonter au 21 avril 2002, bien oublié aujourd'hui de beaucoup qui se concurrencent pour attribuer au Front national des brevets de respectabilité. (...) Le débat politique en est sorti sali, mais, plus grave encore, les nervis fascistoïdes y ont trouvé de quoi prendre de plus en plus d'assurance. Il est temps d'y mettre un terme. Certains pensent que le bipartisme sur un modèle anglo-saxon est la solution pour accompagner la mise aux normes ultralibérales du continent. Sur fond d'une crise sans précédent, l'effacement du clivage droite-gauche qui l'accompagne a, dans notre histoire, toujours ouvert la voie aux forces antirépublicaines. Elles relèvent la tête un peu partout en Europe et en France. Mercredi soir, un jeune homme en est mort."

"Fait divers tristement banal"

Pour Bruno Dive, dans Sud-Ouest, en revanche "(...) cette agression, qui a soldé une bagarre entre deux groupes, relève peut-être moins de la politique que du fait divers tristement banal : elle n'est pas sans évoquer ces meurtres qui se sont déjà trop souvent produits pour un simple "mauvais regard". Lui trouver des explications idéologiques ou politiques devient dès lors hasardeux, voire dangereux, car cela ne fait qu'accroître le degré de tension déjà beaucoup trop élevé dans notre société. (...) Il n'en demeure pas moins que l'acte odieux de mercredi soir s'inscrit dans un contexte lourd, celui d'une recrudescence des agressions venues de l'extrême-droite. Dans ce climat inquiétant, qui n'est pas sans rappeler des années noires, on attend du gouvernement qu'il agisse fermeté et des partis politiques qu'ils réagissent avec discernement."

Christophe Bonnefoy dans le Journal de la Haute-Marne estime également que "(...) Toute explication à chaud apparaît dès lors comme idiote, voire totalement déplacée. Bien sûr, il faut combattre certaines doctrines, du moment qu'elles se nourrissent de haine. Evidemment, il faut réprimer durement ces hordes sauvages sans aucune culture, sinon celle d'une époque qu'on croyait révolue. Mais on conseillera, notamment à Pierre Bergé ou à Bernard Debré de ne pas venir échafauder d'hasardeuses théories, comme, respectivement, la responsabilité de Frigide Barjot ou celle des jeux vidéos, dans le drame qui s'est joué près de la gare Saint-Lazare. Plus que jamais, il est impératif, comme l'a dit hier Jean-Marc Ayrault, de " tailler en pièces " les groupes violents, quels qu'ils soient. Et sans tomber dans la bassesse politique habituelle et ses raccourcis faciles."

"On ne sait pas si Clément Méric est mort en raison de ses idées politiques, estime Michel Urvoy dans Ouest-France. On ignore les intentions, au moment des faits, d'agresseurs qui, seule certitude, appartiennent à un mouvement extrémiste de skinheads. L'affaire de la profanation du cimetière de Carpentras, il y a vingt-trois ans, qui fit descendre, y compris un président de la République, dans la rue, devrait nous inciter à la prudence : évitons les sentences et les extrapolations définitives avant de connaître la véracité des faits ! Surtout lorsqu'elles émanent de ceux-là mêmes qui contribuent à enrichir le terreau sur lequel pousse l'ivraie. (...) Il en va de la responsabilité de tous : des partis à cesser les surenchères ; du pouvoir à réconcilier les Français, ce qui était l'objectif de François Hollande ; et de chacun à s'informer et à réfléchir deux minutes avant de juger, de condamner, d'injurier, d'exclure. Puisse Clément Méric être mort pour la tolérance."

"Un climat que la crise a rendu particulièrement délétère"

Hervé Cannet souligne dans la Nouvelle République du Centre-Ouest que: "(...) Cette agression mortelle, intolérable, inacceptable et scandaleuse s'inscrit, et Manuel Valls a raison de le souligner, dans un climat que la crise a rendu particulièrement délétère. Puisse la disparition brutale de ce jeune étudiant, très militant, très impliqué, mais aussi sage, brillant, donner aux autorités les moyens de " tailler en pièces " ces groupuscules au crâne rasé dont l'idéologie nauséabonde de haine semble remonter à la surface. L'hommage national massif rendu un peu partout en France pour Clément Méric rappelle l'émotion qui avait marqué également et fortement l'opinion lors du décès, à une autre époque et dans d'autres conditions, de Malik Oussekine."

Une crise économique également évoquée par Ivan Drapeau dans La Charente libre: "(...) Toile de fond à ce climat délétère, l'interminable crise économique et l'inanité de l'action politique, impuissante à l'enrayer, qui font le terreau des extrêmes. La première des violences est la violence sociale qui chaque jour jette des milliers de salariés sur le pavé à travers l'Europe et crée la panne d'espoir pour des milliers de jeunes. Elle nourrit et conforte l'émergence de ces "blocs identitaires" qui, d'Athènes à Anvers en passant par Paris, feraient passer le Front national pour un aimable parti républicain. Dissoudre les groupuscules néo-fascites est une mesure nécessaire. Dissoudre la crise serait la meilleure arme."

Pour Laurent Bodin dans L'Alsace "(...) Dramatiquement, Clément Méric est une victime de la haine ordinaire, une de plus dans la longue liste des faits divers perpétrés par des fanatiques. La République étant garante du "vivre ensemble", il faudra donc aussi, mais dans un deuxième temps, une fois l'émotion retombée, que l'État s'interroge sur ces factions extrémistes qui attisent les haines. Liberté, Égalité, Fraternité... Le troisième pilier républicain ne peut plier sous prétexte qu'il faut préserver le premier. (...) Les incidents inacceptables survenus en marge des manifestations contre le mariage pour tous ou au Trocadéro, lors de la célébration du titre de champion de France de football du Paris Saint-Germain, l'ont démontré. C'est maintenant qu'il faut agir pour que cela ne se reproduise pas, avec des conséquences plus dramatiques, dans quelques mois."

Dans La Voix du Nord, Hervé Favre s'interroge: "(...) La dissolution de ces groupes extrémistes peut-elle être une réponse efficace ? L'expérience du passé montre que les cellules malignes soi-disant extraites ont une grande capacité à se reformer, sous un autre nom mais avec la même nocivité. En voyage au Japon, François Hollande a été rattrapé hier matin par ce climat de tension qu'il espérait sans doute oublier un peu au pays du Soleil levant. Inverser la courbe de la violence qu'on sent insidieusement monter en France est un objectif qui devrait mobiliser l'ensemble de la classe politique, au-delà des clivages. En se souvenant que la violence physique commence toujours par la violence verbale."

Et enfin, pour Jean-Michel Servant dans le Midi libre "(...) Depuis un mois, Paris n'a vraiment rien à envier à Marseille ou à la Corse. Les rues de la capitale sont devenues le champ de bataille - ou plutôt de guerre - de quelques groupuscules fanatiques. Des jeunes à la dérive qui sont le reflet d'une société où la violence se banalise de jour en jour. Certes, le phénomène n'a rien de nouveau mais la résurgence de militants racistes, homophobes et xénophobes a naturellement de quoi inquiéter dans un pays miné par l'intolérance, affaibli par le chômage. La banalisation du Front national par certains médias et dirigeants politiques est naturellement à l'origine de ce retour en force. (...) Il faudra bien pourtant que l'État mette rapidement ces extrémistes hors d'état de nuire. Pour neutraliser au plus vite les dangereux ingrédients d'un cocktail explosif."

Magali Rangin avec AFP