BFMTV

Nantes: un an après la mort de Steve Maia Caniço, la difficile quête de la vérité

Dimanche, une marche est prévue à Nantes à l’appel de la famille de Steve Maia Caniço, mort il y a un an lors de la Fête de la musique. Chez les proches, les stigmates de cette soirée dramatique sont toujours là. Tout comme la méfiance à l’égard de la police.

Il y a eu les manifestations, l'eau de la fontaine place Royale teintée de rouge et une question placardée sur tous les murs de Nantes: "Où est Steve?". Un an après, la réponse est désormais connue. Steve Maia Caniço, animateur périscolaire de 24 ans, a péri dans la Loire, lors d’une intervention de police le soir de la Fête de la musique. Le slogan "Justice pour Steve" a pris la place sur les affiches et tee-shirt en soutien à ses proches, lancés dans un long combat judiciaire. Des mots également repris durant les récentes manifestations contre les violences policières. Sur place, les relations entre teufeurs* et force de l’ordre ont atteint un point de non-retour.

“On se sent vide”

"Je vais pas fêter quelque chose où mon frère est décédé", prévient Clarl, le frère de Steve, interviewé par le média en ligne Loopsider. "On va pas fêter la Fête de la musique parce qu’on l’a en horreur", poursuit Johanna, sa soeur. Un an après la disparition de leur frère lors d'une soirée électro en bord de Loire, la douleur est intacte. "On se sent vide. Je ne ressens plus rien, [je me sens] enfermé", confie Carl. Chez les participants au sound system, dont le rassemblement musical s’est achevé avec au moins sept jeunes à l’eau à la suite d'affrontements avec la police, la violence de l'événement est encore dans tous les esprits.

"Ils étaient dans un état de sidération. Ils essayent de reprendre leur vie et d’avancer mais c’est un événement traumatique", explique auprès de BFMTV.com l'avocate Marianne Rostan, qui représente 89 participants à la soirée ayant déposé plainte depuis.

Le souvenir de cette dramatique soirée n’a pas disparu non plus des couloirs du commissariat nantais. "Tout le monde redoute les un an, on en parle souvent au boulot. On voit déjà les grands titres dans les journaux 'Où en est l’enquête?'. Tout le monde attend des réponses", nous confie Arnaud Bernard, secrétaire régional adjoint du Grand-Ouest au syndicat de police Alliance.

Rupture de dialogue

Après la découverte de la dépouille du jeune Nantais à quelques kilomètres d’où se déroulaient les concerts, le Grand port maritime de Nantes a déployé des grilles sur le Quai Wilson, suivant les recommandations de l’Inspection général de l'Administration (IGA). L'accès a été interdit et des panneaux “Risque de chutes à l’eau” ont été installés.

À Nantes, les Quai Wilson ne sont plus accessibles et sont encadrés de barrières.
À Nantes, les Quai Wilson ne sont plus accessibles et sont encadrés de barrières. © ESTHER PAOLINI

Mais l’IGA déplorait aussi un manque de coordination entre autorités, forces de l’ordre et associations. Depuis? "Il n’y a pas eu d’amélioration. La mairie n’a pas bougé, la préfecture non plus", constate, amer, Samuel Raymond, directeur de l’association Freeform, contacté par BFMTV.com. Pas de réunion, de table-ronde organisées pour parler de cette méfiance entre jeunes et police, soigner ces relations qui se sont tant distendues depuis un an. "Ca demanderait un peu de courage politique", tance le spécialiste de l’organisation d'événements électroniques, avant d’ajouter:

"Les jeunes n’ont plus envie de faire de concessions, le ministère de l’Intérieur n’est plus pro-actif. Il y a une rupture de dialogue. Les positions se sont rigidifiées."

"Il n’y a rien de plus qu’il y a un an", confirme succinctement Arnaud Bernard. "Sa mort a cristallisé les pensées. (...) Vous avez un martyr de violences policières. Un pauvre jeune garçon sans histoire tué par la police. Le problème c’est que la présentation des faits est tronquée", assure-t-il.

“Il y a eu un refus de respecter un ordre”

Après la publication du rapport de l’IGA qui pointait notamment “un manque de discernement”, le commissaire divisionnaire en charge de l'opération, Grégoire Chassaing, a été muté. “C’est une mutation, pas une sanction”, tient à souligner Maître Rostan.

Comment justifier le tir de 33 grenades lacrymogènes, 10 grenades de désencerclement et 12 tirs de lanceur de balle de défense pour éteindre un sound system récalcitrant? Pourquoi le commissaire Chassaing s’est retrouvé en première ligne et non à l’arrière pour coordonner ses troupes? "Il n’y a pas eu un manque de discernement, il y a eu un refus de respecter un ordre", insiste l’avocate.

“Quand mes collègues sont arrivés sur place, ils ont été pris à partie. Quelque soit la décision qui aurait été prise ce soir-là, on aurait été tenu pour responsable. C’est trop facile de dire ensuite ‘ils auraient dû’”, rétorque le représentant syndical.

Un avis partagé par l’IGPN, qui avait conclu qu’il ne pouvait "être établi de lien entre l'intervention des forces de police (...) et la disparition de Steve Maia Caniço".

Trois informations judiciaires en cours

Face à une situation croupissante, chaque partie attend des réponses de la justice. Trois informations sont actuellement ouvertes, la première contre X pour homicide involontaire, la seconde pour mise en danger de la vie d'autrui, la troisième, par les policiers qui assurent avoir été blessés par des teufeurs. Le bornage du téléphone portable et les images des caméras de vidéosurveillance suscitent beaucoup d’espoirs. Enfin, l’entourage du Défenseur des droits confirme à BFMTV.com qu’une "instruction est toujours en cours". Mais personne ne se fait trop d’illusions.

"On sait qu’on va devoir batailler. Lorsqu’il y a des policiers mis en cause, c’est compliqué d’aboutir à des résultats", relève Marianne Rostan.
"Toute la lumière doit être faite sur les circonstances du décès de Steve Maia Caniço et sur les motivations et les modalités d'intervention des forces de l'ordre au cours de cette nuit tragique", a de son côté déclaré la maire Johanna Rolland, à la suite d'une rencontre avec les parents de Steve vendredi.

Pour ce dimanche, la préfecture de Loire-Atlantique a confirmé que les rassemblements supérieurs à dix personnes étaient interdits. Une marche partira toutefois de la préfecture à 15 heures en direction du quai Wilson, à l'appel de ses proches. Un rassemblement musical non autorisé devant la fresque est également souhaité par le milieu des free-party, pour célébrer la mémoire de Steve.

*teufeurs = terme utilisé dans le rapport de l’IGA pour qualifier les participants à un concert de musique techno.

Esther Paolini Journaliste BFMTV