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Le procès d'un homme d'affaires toulousain, enlevé en France et séquestré en Espagne, s'ouvre lundi

L'homme est renvoyé devant les Assises.

L'homme est renvoyé devant les Assises. - AFP

Quatre hommes sont jugés à partir de ce lundi pour l'enlèvement et la séquestration en 2015 d'un homme d'affaires fortuné vivant près de Toulouse. Pendant sept semaines, il a été retenu en Espagne où ses ravisseurs l'ont forcé à ouvrir des comptes en banque à l'étranger et à acheter de l'or en ligne.

Le 22 mai 2015, Gilles* pense se rendre à un rendez-vous classique dans une ferme de Drémil-Lafage, à une quinzaine de kilomètres à l'ouest de Toulouse. Il y a un mois, un homme a contacté ce marchand de biens, il serait intéressé par l'un de ses terrains, il veut le rencontrer. Sur place, il se dit très malade, il porte un chapeau et une écharpe lui masque le visage. La mascarade ne dure que quelques secondes: à peine entré dans le bâtiment, Gilles est encerclé, dépouillé de ses affaires personnelles puis ligoté par quatre hommes armés. Les agresseurs disent être des policiers enquêtant sur une filière jihadiste. Le début de sept semaines de calvaire.

Le procès des kidnappeurs de Gilles s'ouvre ce lundi devant la cour d'assises de la Gironde. Alain Raspault, François Decline et André Heitz, interpellés en Espagne, sont renvoyés pour "arrestation illégale, enlèvement, séquestration, extorsion en bande organisée, association de malfaiteurs et blanchiment aggravée". Un quatrième complice présumé s'est suicidé en prison. Un autre devra répondre de "recel de bien". Pendant l'instruction, les suspects ont nié ou ont invoqué leur droit au silence. Tous ont derrière eux une carrière de délinquants chevronnés qui ont déjà passé de longues années en prison pour vol, braquage ou meurtre. Ils sont soupçonnés d'avoir préparé et mis en oeuvre un scénario visant à extorquer Gilles.

Comptes bancaires et achats d'or

De ce 22 mai 2015, Gilles en parle très peu. Il n'a d'ailleurs jamais porté plainte. Il aura fallu le concours de sa compagne et de son banquier, avec qui il a des liens d'amitié, pour dénoncer ces faits parfaitement orchestrés avec pour seul objectif, spolier leur victime. Pour arriver à leurs fins, les malfrats avaient besoin de faire croire à un départ volontaire de leur otage. Quelques heures après son enlèvement, ils ont fait une étape au domicile de Gilles, près de Toulouse, où ils vont tout rafler: des papiers d'identité, des clés, des vêtements. Pendant sept semaines, ils vont forcer leur victime à faire croire à cette version.

De ce domicile, le convoi va vite prendre la route, direction l'Espagne. Gilles est transporté dans le coffre de sa propre voiture. Les ravisseurs vont s'installer dans un appartement qui appartient à leur victime à Playa de Aro, à une centaine de kilomètres au sud de la frontière avec la France. Attaché mais nourri correctement, chaque soir il devait répondre aux messages qu'il recevait sur son portable. Après avoir passé 4 à 6 jours dans cette chambre, il va être transféré dans une maison à 1h30 de route où Gilles sera retenu pendant une semaine.

52 jours de séquestration

Dans une troisième lieu de séquestration à Rosas, toujours attaché, Gilles est contraint de contacter un organisme bancaire pour ouvrir un compte en Lettonie, qu'il alimente par ses comptes français. Avec le camping-car que Gilles est forcé d'acheter pour 40.000 euros, ils prennent la direction du sud de l'Espagne. Là, l'otage ouvre un compte bancaire à l'île Maurice. Il doit également acheter en ligne de l'or. L'un de ses bourreaux acquière dans le même temps des motos avec les cartes bancaires de son otage. Cartes bancaires largement utilisées pendant toute la durée de la séquestration de Gilles.

Pendant ces sept semaines, Gilles va se soumettre aux injonctions de ses bourreaux. Chaque demande conditionne en effet une promesse de libération. Cette dernière va arriver le 12 juillet, soit après 52 jours de séquestration. Ce jour-là, il est libéré à Malaga, en Andalousie. Juste avant, ses ravisseurs disent lui remettre un portable "avec des logiciels espions" mais aussi une feuille de route relatant les consignes à respecter jusqu'au paiement intégral d'une rançon. Dans ses deux pages intitulées "Gestion", les ravisseurs de Gilles lui ordonnent de ne pas changer ses identifiants et mots de passe mais aussi de garder en permanence son téléphone portable, s'ils ont besoin de le joindre. Lui craint pour sa vie.

"Emprise psychique"

Les jours suivants sa libération, l'homme d'affaires va d'ailleurs faire trois virements depuis ses comptes bancaires personnels: deux de 100.000 et 500.000 euros vers une société de vente d'or en ligne et un de 20.000 euros vers le compte bancaire ouvert à l'île Maurice. Au total, le préjudice est évalué à deux millions d'euros. Le préjudice psychologique est peut-être plus important. Les expertises réalisées pendant l'instruction ont révélé un "début de syndrome de Stockholm", dont peuvent souffrir les otages pris d'affection pour leurs ravisseurs. Lui-même l'admet: il a "subi un lavage de cerveau".

Les experts notent que Gilles a été sous l'"emprise psychique savamment orchestrée par ses agresseurs développé" et a développé "une forme d'empathie" et un sentiment de trahison s'il devait dénoncer ses ravisseurs. 

Gilles n'envisageait d'ailleurs de ne pas porter plainte. L'enquête a débuté à la suite du signalement réalisé par le banquier de l'homme d'affaires aujourd'hui âgé de 61 ans. Le directeur de la banque avait relaté les "propos étranges" tenus par son client. La compagne de Gilles, à laquelle il avait d'abord dit avoir passé quelque temps en Espagne avec un ami, révélait que ce dernier avait été enlevé et séquestré. Elle avait décrit aux enquêteurs un homme "changé", "amaigri", "fatigué", "effrayé". "Je le sens inquiet", disait-elle, assurant que son compagnon disait avoir la brigade financière sur le dos.

Le principal intéressé, lui, conclut: "Cette histoire-là restera une parenthèse dans ma vie."

* Le prénom a été modifié

Justine Chevalier