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Le photographe Grégoire Korganow montre la réalité crue des prisons françaises

Ce détenu photographié par Grégoire Korganow s’estime chanceux car depuis sa fenêtre, il peut regarder la nature environnante.

Ce détenu photographié par Grégoire Korganow s’estime chanceux car depuis sa fenêtre, il peut regarder la nature environnante. - Grégoire Korganow

Pendant trois ans, Grégoire Korganow a visité de nombreux établissements pénitentiaires français. Dans son travail, on perçoit l'urgence, le sentiment d'oubli et le dénuement de ces détenus mis au ban de la société. Pour lui, la conclusion est sans appel: le système carcéral est un "échec total".

Les photos de Grégoire Korganow, beaucoup de gens les connaissent. Ce sont elles qui ont attiré l'attention du public sur l'état de délabrement avancé de la prison des Baumettes, en décembre 2012. Murs moisis en miettes, tombereaux d'ordures dans les douches ou les galeries, cellules inondées... Des images choc qui ont lancé un vif débat sur les conditions de détention dans les prisons françaises.

Entre 2011 et 2014, le photographe a eu le privilège de faire partie des équipes de Jean-Marie Delarue, l'ancien contrôleur général des lieux de privation de liberté, où il a pu visiter de nombreux établissements, rencontrer beaucoup de détenus et porter un regard sur la situation quotidienne des détenus. Un privilège car, pour un photographe, la prison est un lieu inaccessible. Mais surtout, maintenant que sa mission est terminée, Grégoire Korganow a récupéré le libre usage de son travail sur l'univers carcéral, et peut maintenant transmettre. A l'occasion de son exposition à la Maison européenne de la photographie de Paris, Grégoire Korganow a accepté de répondre aux questions de BFMTV.com.

Comment avez-vous réussi à accéder à la prison?

C’est dingue mais cela n'a pas été difficile. Je travaillais sur ce film de Stéphane Mercurio, A l’ombre de la République, dans lequel on suivait le travail des contrôleurs des lieux de privation de liberté. C'est comme ça que j'ai rencontré Jean-Marie Delarue, qui m'a fait contrôleur. Lui savait qu’il allait avoir besoin d’images, et moi, je suis arrivé au bon moment. On avait une relation de grande confiance lui et moi, de grande fidélité. J’étais vraiment au service de sa mission.

Quelle liberté de mouvements aviez-vous?

Une liberté totale. On m’ouvrait toutes les portes. On était, à chaque mission, entre 5 et 20 contrôleurs et chacun avait son rôle: observer la vie quotidienne, la blanchisserie, la cantine... Moi, c'était la photo. Je passais mon temps à écouter des histoires, j’étais une sorte de thermomètre: je faisais remonter plein d’infos. J’en ai des carnets entiers. Et je réglais aussi des petits problèmes, qui étaient inextricables parce que personne n’avait eu le temps de se pencher dessus, du four qui ne marche pas à la chasse d’eau cassée. Tous ces trucs qui enveniment le quotidien. Quand je passais 12 heures en prison, j'étais content si je photographiait une heure.

Y avait-il du danger pour vous?

Je n'avais pas peur pour moi mais j'avais peur que mon attitude puisse créer un incident. Quand vous êtes en prison, tout va très vite. Le moindre problème peut prendre une proportion dont on a pas idée. Me faire prendre en otage, par exemple, aurait pu mettre en danger le travail de Jean-Marie Delarue. Ma position était fragile, je ne sais pas si vous imaginez. Mais un mec avec un appareil photo qui évolue entre des murs surtout construits pour empêcher que l'extérieur puisse voir ce qui se passe à l’intérieur... J’avais l’impression d’être le regard du monde extérieur. Quand j’étais au fond d’un cachot, que je voyais un type qui avait pour unique contact ses geôliers, je me sentais investi d'une certaine responsabilité.

Comment photographie-t-on la prison?

J'ai évité le spectaculaire. Je trouve que présenter tout seul dans sa cellule un détenu qui vient de se faire tabasser traduit mieux la violence que de montrer l'altercation elle-même. Ce n’était pas l’événement qui m'intéressait, mais ce qu'il induisait. Le problème du spectaculaire, c'est que ça met à distance le spectateur. Cela l'empêche d'entrer dans une histoire ordinaire.

Un jour, il y a eu un incendie de cellule. La photo terrible du surveillant qui sort le détenu, je l’ai faite. Mais je trouve que la photo d’avant, la cellule en feu, est plus forte parce qu’elle laisse à chacun la possibilité de se raconter l’histoire. 

Ce jour de novembre 2010, quelques dizaines de personnes détenues tournent dans la cour de promenade blanchie par la neige.
Ce jour de novembre 2010, quelques dizaines de personnes détenues tournent dans la cour de promenade blanchie par la neige. © Grégoire Korganow

Avez-vous eu envie de baisser les bras?

D'écouter pour la 45e fois la même histoire, à un moment donné, je n'en pouvais plus. J’avais l’impression que je n’allais pas réussir à rendre compte de cette réalité-là. Mais baisser les bras, non. François Hébel (le directeur des rencontres photographiques d'Arles, NDLR) m’avait dit: "Tu n’y arriveras pas." J’avais pris ça pour un défi.

La prison vous a-t-elle changé?

La prison m’a touché de plein fouet, je ne suis plus le même homme. C'est une réalité qui imprègne de manière indélébile parce que c’est un lieu d’obsession. C’est un lieu qu’on croit connaître parce qu’il est surreprésenté: dans le cinéma, la littérature, les séries télévisées... Alors que c’est, en fait, un lieu pathétique. C’est un lieu d’une pauvreté absolue. Intellectuelle, sociale, sexuelle. C’est l’antichambre de la pauvreté.

On met les pauvres en taule, principalement. C'est la réalité. La majorité des gens que j'ai croisé avait la même histoire, et c’est l’histoire des frères Kouachi: l’échec scolaire, familial, l'absence de repères, l'apprentissage de la violence dans la rue. Ça m’a modifié parce que la prison est un miroir, qui offre une grille de lecture assez pertinente sur la société. C’est un foyer infectieux, n’importe qui tomberait en prison s’en sortirait mal en point. Je ne crois pas qu’on puisse en sortir indemne. On entre avec un bras cassé, en sort avec une gangrène.

On a beaucoup pointé la radicalisation en prison...

La prison n’est pas une fabrique à jihadistes. Mais si, pendant le temps d’incarcération, les personnes détenues subissent des traitements indignes, ils en sortiront forcément plus abîmés. Ce qui est très compliqué à faire comprendre c’est qu’on peut être un jour un criminel, jugé pour des faits graves, puis un autre jour victime. De brimades, de violence, de traitements indignes... Et le fait d’être criminel ne permet pas de légitimer cette violence reçue. Aujourd’hui, la prison ne remplit pas sa mission, qui est de protéger la société de personnes qui commettent des délits, de faire que les personnes qui sortent ont une autre vie que la délinquance. C’est un échec total.

Grégoire Korganow expose jusqu'au 5 avril à la Maison européenne de la photographie, à Paris, dans le 4e arrondissement, de 11 heures à 20 heures (gratuit le mercredi).

>> Revoir son travail sur la prison des Baumettes: