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Berger de Castellar: l'Etat attaqué pour un meurtre sans coupable

Le village de Castellar, dans les Alpes-Maritimes, théâtre du meurtre de Pierre Leschiera.

Le village de Castellar, dans les Alpes-Maritimes, théâtre du meurtre de Pierre Leschiera. - -

La famille de Pierre Leschiera, dont l'assassinat en 1991 à Castellar reste une énigme, attaque mercredi après-midi l’État pour dysfonctionnement de la justice. Une affaire marquée par la loi du silence et les hésitations de l’institution judiciaire.

Depuis 1991, Castellar vit dans la rancœur et le non-dit d'un crime qui n’a jamais livré de coupable. L'assassinat de Pierre Leschiera, un berger de 33 ans, a mis au jour les rivalités de ce village perché dans l’arrière-pays de Menton, à deux pas de la frontière italienne.

Mais une enquête bâclée et les atermoiements de l'institution judiciaire ne sont jamais parvenues à élucider le crime. Mercredi, la famille du berger a décidé de porter plainte contre l'Etat pour dysfonctionnement de la justice. Retour sur un fiasco judiciaire.

Berger contre chasseurs

Le 17 août 1991, au petit matin, Pierre Leschiera est abattu au détour d'un chemin forestier. Trois coups de chevrotines qui font éclater un conflit larvé depuis des années au village. Pour la famille du berger, les coupables sont tout désignés: le "clan des chasseurs", qui l'avaient déjà menacé.

Pierre Leschiera n'a pas grandi à Castellar, où il passait seulement ses étés. Il avait vécu dans la principauté de Monaco voisine où son père était carabinier, et étudié au lycée agricole d’Antibes. Mais il avait en tête de devenir éleveur dans le village de sa grand-mère maternelle, où il s'installe en 1982, et se constitue un petit cheptel.

Le début des ennuis. Devant la justice, après la mort de Pierre, son père relatera les "sabotages", "les chiens lâchés sur son troupeau", "les pneus de la moto crevés", "le toit de sa bergerie criblé de plombs". En cause: l'hostilité croissante des chasseurs au sanglier, qui estiment que le berger vient empiéter sur "leurs" terres au fur et à mesure que son troupeau s'agrandit: en 1991, Pierre Leschiera dispose en effet de 950 bêtes.

"Je te mettrai une balle dans la tête"

Aussitôt après le meurtre, le père de Pierre accuse six "chasseurs". Le chef du clan s'appelle Alain Verrando, il n'a jamais caché son hostilité envers le berger. Son neveu Jérôme, 16 ans, avait même lancé à Pierre Leschiera, peu de temps avant sa mort: "Un jour, je te mettrai une balle dans la tête!"

Des traces de poudre sont retrouvées sous les ongles d'Alain Verrando. Or la période de la chasse est close, et il jure n'avoir pas touché à son fusil depuis des semaines. En décembre 1991, le chef de clan est placé en détention provisoire. Il se souvient alors avoir utilisé un Spit, pistolet servant à enfoncer des clous dans du béton. Peu importe que personne ne l'ait vu utiliser ce Spit et que cette explication arrive tardivement. Pour les enquêteurs, l'alibi est suffisant: il est relâché trois mois plus tard.

Muratore, l'homme qui "sait"

Après huit ans de procédure, Alain Verrando est finalement renvoyé devant les assises, pour un premier procès en 2002. Ses avocats appuient leur défense sur la possibilité d'autres accusés: son neveu Jérôme ou encore Emile Muratore, un vieil ami des Verrando. Placé sur écoute, ce dernier avait indiqué au téléphone à un ami "savoir" qui en était responsable. Mais le jour du procès, le vieil homme est une tombe. Il emportera son secret avec lui, à sa mort en 2004.

Le doute profite à Alain Verrando. Le chasseur est acquitté. Mais le parquet, qui avait demandé 20 ans de réclusion criminelle, fait appel. Une information judiciaire est également ouverte contre "Jérôme Verrando et tout autre".

Mis en examen, le jeune homme comparaît à son tour devant la cour d'assises des mineurs en 2007. Il nie en bloc. Enfant, Jérôme se rendait souvent à la bergerie. Il affirme avoir "toujours été apprécié par Pierre" Leschiera. Jusqu'à cette altercation avec les chasseurs, quelques jours avant le meurtre. Jérôme est à son tour acquitté, et le parquet fait de nouveau appel.

Un village muré dans l'omerta

Pour le procès en appel, la Cour de cassassion décide de faire rejuger simultanément l'oncle et le neveu en 2008. Mais aucun élément nouveau ne vient étayer la thèse de l'accusation. Les accusés nient, les villageois appelés à la barre en qualité de témoin sont muets. Depuis 17 ans, le village s'est muré dans l'omerta. À l'audience, un enquêteur dira pour justifier l'inefficacité de l'enquête: "Les gens disaient un jour une chose et le lendemain une autre".

Après deux heures de délibéré, les jurés acquittent de nouveau en appel Alain et Jérôme Verrando. L'avocat général avait demandé l'acquittement pour le neveu, mais 20 ans de réclusion contre l'oncle. À l'énoncé du verdict, la fille de Pierre Leschiera, qui avait 6 ans le jour où son père a été assassiné, ne peut pas retenir ses larmes.

Finalement, la justice tente de rattraper ce fiasco par différentes indemnisations. Alain Verrando, qui a passé dix mois en prison, reçoit en 2012 36.000 euros au titre des préjudices matériel et moral, plus 156.000 euros au titre des dysfonctionnements de l'enquête.

La famille Leschiera, qui s'offusque de cet argent accordé à leur vieil ennemi, est néanmoins elle aussi indemnisée. Mais pas suffisamment pour apaiser sa douleur, puisqu'elle demande toujours des comptes à l'Etat.