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Avec #IWasCorsica, les Corses se mobilisent contre les violences sexuelles

Manifestation contre les violences faites aux femmes à Ajaccio, le 5 juillet 2020.

Manifestation contre les violences faites aux femmes à Ajaccio, le 5 juillet 2020. - Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP

Depuis un mois, des témoignages d'agressions ou de viol commis sur l'île affluent sur Twitter avec le hashtag #IWasCorsica. Une libération de la parole qui se poursuit dans la rue, avec deux manifestations contre les violences faites aux femmes à Bastia et Ajaccio.

Après #MeToo et #Balancetonporc, un nouvel hashtag sur les violences sexuelles a émergé ces dernières semaines: #IWas. Apparu sur Twitter début juin, notamment auprès d'internautes d'Afrique du Sud, il est désormais utilisé en France et plus particulièrement en Corse, où la mobilisation a gagné la rue, avec deux manifestations dans les principales villes de l’île.

Effet boule de neige

“Ça s’est passé à Corte, en 2016, nous rentrions tous les deux de soirée chez moi lorsqu’il m’a proposé de ‘lui donner un cours avec ses doigts’, j’ai donc refusé à plusieurs reprises mais ayant trop bu, il a pris le dessus sur moi et m’a forcée.”

“Je suis sortie avec des copines à Povo, quelqu’un m’a droguée, je me suis réveillée dans une chambre d’hôtel totalement nue. Quand j’ai demandé à la réception de me donner plus d’informations on m’a juste dit que j’étais inconsciente et que deux types me portaient.”

Comme ces deux témoignages, les récits de dizaines d'agressions sexuelles ou de viols commis sur l’île, et le plus souvent sur des mineures, ont été recensés au travers du hashtag IWasCorsica, lancé par Laora Paoli Pandolfi, Parisienne et Corse d’origine. “Des filles populaires sur les réseaux sociaux ont parlé, ça a eu un effet boule de neige. Cela a encouragé d’autres à en faire autant, à se dire ‘Si elle a eu le courage, moi aussi je peux le dire’, observe Marie-Noëlle Antomarchi Addesso, du Centre d’information des droits des femmes et des familles (CIDFF) de la Haute-Corse, interrogée par BFMTV.com.

"Police, justice, classement sans suite, vous êtes complices"

Le 21 juin, une manifestation inédite sur l’île rassemble quelque 300 personnes à Bastia pour dénoncer les violences faites aux femmes, avec des pancartes telles que “Si elle dort c’est non”, “éduquez vos fils” ou “on vous croit”. Dimanche, une nouvelle mobilisation cette fois à Ajaccio réunit 400 personnes selon les autorités, 600 personnes selon les organisatrices. Un train est affrété gratuitement pour amener et ramener les manifestantes de Bastia (Haute-Corse) et Corte. Entre cris et larmes, elles scandent, derrière leurs masques anti-coronavirus, "police, justice, classement sans suite, vous êtes complices".

Les préoccupations des manifestantes rejoignent celle des manifestations contre les violences faites aux femmes du continent. Améliorer le suivi psychologique, s’assurer qu’il y aura bien des poursuites judiciaires, ne plus refuser de plaintes de victimes. Marie-Noëlle Antomarchi Addesso cite notamment l’exemple d’une femme venue déposer plainte à un commissariat et à qui on a répondu “tu as vu tes photos en maillot sur Instagram aussi?”

Le poids des tabous

Cette libération de la parole rappelle évidemment les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, où les femmes ont livré le récit de harcèlement, d’agression ou de viol restés sous silence parfois pendant plusieurs années. Mais cette vague n’a pas réellement touché l’île à l’époque. “Sous le poids des tabous, notre île est restée trop longtemps sous silence”, expliquait à Corsenetinfo Lina, l’une des étudiantes à l’origine des manifestations.

“Les Corses ne se sont pas forcément identifiées au mouvement #MeToo, initié par des actrices hollywoodiennes. Il a préparé le terrain, la parole ne s’est pas libérée en même temps. La Corse a sa temporalité à elle, sa culture à part”, avance auprès de BFMTV.com Laora Paoli Pandolf.

Pour elle, la Corse fonctionne comme d’autres “milieux fermés”, telle qu’un cercle professionnel ou une fédération sportive. Comme les scandales de harcèlement dans les médias, cite-t-elle, “on a plus de mal à parler lorsqu’on sait qu’on peut recroiser son agresseur.” Sans parler d’omerta, l’insularité ne favorise pas la libération de la parole: “Dire que j’ai été agressée, c’est aussi désigner le bon fils, le copain que tout le monde connaît, comme son agresseur”, poursuit Marie-Noëlle Antomarchi Addesso.

Et la libération de cette parole ne plaît pas à tout le monde. En Haute-Corse, 48 plaintes pour diffamation ont été déposées début juin, après la diffusion d’une liste d’une centaine de noms d’agresseurs potentiels, a fait savoir la procureure de Bastia, Caroline Tharot.

Esther Paolini Journaliste BFMTV