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Attentat rue des Rosiers: comment identifier des suspects 33 ans après?

L'attentat de la rue des Rosiers a fait 6 morts et 22 blessés, le 9 août 1982.

L'attentat de la rue des Rosiers a fait 6 morts et 22 blessés, le 9 août 1982. - Jacques Demarthon - AFP

L'enquête sur l'attentat de la rue des Rosiers, en 1982, vient de connaître un rebondissement avec la délivrance de mandats d'arrêt internationaux contre trois suspects. Comment peuvent-ils être identifiés 33 ans après? BFMTV.com a interrogé un enquêteur et des magistrats.

MISE A JOUR le 17/06: L'un des trois suspects a été interpellé en Jordanie le 1er juin dernier, a-t-on appris ce mercredi. Il s'agit de Zouhair Mouhamad Hassan Khalid al-Abassi, dit "Amjad Atta".

Le 9 août 1982, une cinquantaine de clients sont attablés pour déjeuner dans le restaurant Goldenberg, dans la rue des Rosiers, au coeur du quartier juif de Paris. Soudain, une grenade explose. Le bruit est assourdissant, mais ne couvre pas les hurlements, puis les rafales d’armes à feu du commando, qui prend la fuite. Bilan: 6 morts et 22 blessés.

Trente-trois ans après, l’affaire vient de rebondir de façon spectaculaire: Marc Trévidic, le juge d’instruction antiterroriste en charge du dossier - auparavant instruit par Jean-Louis Bruguière -, vient de délivrer des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre de trois suspects, qui vivent à l’étranger. Il soupçonne les hommes d’être directement liés à l’attentat.

La hantise de la prescription

Ce nouvel acte met en lumière le travail minutieux et parfois très long des juges d’instruction et des enquêteurs de la police et de la gendarmerie. "On essaie au maximum d’éviter le classement du dossier, et le dépassement du délai de prescription", explique à BFMTV.com un policier du syndicat majoritaire Alliance, spécialisé dans le renseignement et l’investigation. "A chaque fois que le juge d’instruction ordonne un nouvel acte de procédure aux enquêteurs, que ce soit l’audition d’un témoin, la perquisition d’un lieu, ou encore l’analyse ADN d’un scellé, le délai de prescription repart de zéro..."

Quatre moyens peuvent permettre d’avancer dans une affaire ouverte depuis plus d’une dizaine d’années:

  • Des langues qui se délient

"Quand les années passent, si on contacte les bonnes personnes, on peut réussir à obtenir des éléments cruciaux dans une enquête. Les langues se délient avec le temps", poursuit le policier.

L’affaire emblématique: l’attentat de la rue des Rosiers

Des comparaisons balistiques ont permis de déterminer que les armes utilisées rue des Rosiers en 1982 étaient les mêmes que celles employées lors d’opérations revendiquées par le groupe terroriste palestinien Abou Nidal. Le juge d’instruction et les enquêteurs sont alors allés à la rencontre d’anciens membres de ce groupe, qui ont fini par accepter de témoigner sous X. Ils ont livré le nom de trois hommes, ex-membres eux aussi du mouvement terroriste. Les souvenirs visuels des témoins de l’attentat ont permis de recouper l’information, et de convaincre le juge de lancer un mandat d’arrêt à leur encontre.

Quelques heures après l'attentat dans le restaurant rue des Rosiers, en août 1982.
Quelques heures après l'attentat dans le restaurant rue des Rosiers, en août 1982. © Joël Robine - AFP
  • Des exploitations de scellés

"Parfois, dans un dossier, tous les éléments ont été exploités au maximum à l’époque des faits, mais peuvent être de nouveau analysés avec les techniques apparues depuis", explique à BFMTV.com Jean-Luc Bongrand, juge d’instruction parisien et président de l’Association française des magistrats instructeurs

L’affaire emblématique: la mort du petit Grégory

Nous sommes en 1984 lorsque le corps du petit garçon est retrouvé, pieds et poings liés, dans la Vologne. Seize ans plus tard, à la demande des parents de l’enfants, l’ADN présent sur un demi-timbre d’une lettre envoyée par le "corbeau" est analysé: une première fois en 2000, puis une seconde fois en 2008. Deux ans plus tard, ce sont un cheveu retrouvé sur le pantalon de l’enfant et les cordelettes qui lui liaient les jambes et les mains qui sont analysés. En vain à ce jour.

Au premier plan, les parents du petit Grégory, effondrés, le jour de ses funérailles.
Au premier plan, les parents du petit Grégory, effondrés, le jour de ses funérailles. © Jean-Claude Delmas - AFP
  • Des recoupements avec d’autres affaires

"Les enquêteurs ont aujourd’hui de nombreux logiciels à leur disposition pour tenter de recouper des empreintes, une trace ADN, ou encore un mode opératoire entre différents crimes", explique à BFMTV.com Virginie Duval, présidente de l’Union syndicale de la magistrature

L’affaire emblématique: Guy Georges, le tueur de l’Est parisien

En 1998, le fichier national automatisé des empreintes génétiques n’existe pas encore. Le juge d’instruction Gilbert Thiel, lancé sur les traces du tueur de l’Est parisien, décide d’engager un travail titanesque en demandant à chaque laboratoire en France de comparer une empreinte relevée sur une scène de crime avec celles de leurs archives. Il le sait, il risque de perdre son poste si cela ne donne rien. Deux mois plus tard, le téléphone sonne dans son bureau: l’empreinte correspond à un homme connu des services de police, Guy Georges. 48 heures après, le tueur en série est arrêté, seize ans après sa première tentative d’homicide.

Guy Georges discute avec son avocat, le 19 mars 2001, lors de son procès.
Guy Georges discute avec son avocat, le 19 mars 2001, lors de son procès. © Jack Guez- AFP
  • Une coopération internationale

"Le juge d’instruction peut délivrer une commission rogatoire pour demander aux autorités d’un pays étranger de collaborer pour identifier un suspect par exemple. Ce peut être un fichier téléphonique, des informations bancaires… Et parfois, la coopération internationale évolue: un pays qui a refusé de collaborer peut, des années plus tard, changer d’avis. C’est donc au magistrat instructeur de relancer sa demande", explique Jean-Luc Bongrand.

L’affaire emblématique: le meurtre de Caroline Dickinson

En 1996, Caroline Dickinson est retrouvée morte. Elle a été violée et tuée. La jeune collégienne anglaise effectuait un séjour linguistique avec sa classe, dans le village de Pleine-Fougères, en Bretagne. De vastes comparaisons ADN sur quelque 3.500 hommes à partir d’une trace de sperme retrouvée sur Caroline n’aboutit pas. Finalement, cinq ans plus tard, un policier britannique permet de conduire à l’identification d’un Espagnol, qui se trouve alors aux Etats-Unis. Arce Montes sera extradé puis condamné à 30 ans de prison.

Un journaliste britannique pose à côté d'un avis de recherche du suspect dans l'affaire Dickinson.
Un journaliste britannique pose à côté d'un avis de recherche du suspect dans l'affaire Dickinson. © Valery Hache - AFP