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Police-Justice

Affaire Jacques Heusèle: 8 ans après la mort de l'assureur, le mystère demeure

Jacques Heusèle avait contracté 500.000 euros de dettes.

Jacques Heusèle avait contracté 500.000 euros de dettes. - DR

Jacques Heusèle, assureur à Arras porté disparu, a été retrouvé mort en janvier 2009. En enquêtant sur les circonstances de cette disparition, sa famille a découvert la double vie que menait cet homme strict et austère.

"Mon père s'est fait assassiner." Depuis huit ans, Arnaud Heusèle, avec sa mère et son frère Alban, ont acquis la certitude que leur père et mari ne s'est pas suicidé mais, en quelque sorte, qu'il y a été contraint. Par qui? Pour quelles raisons? Ce sont à ces deux questions que la famille aimerait que la justice réponde enfin. Après le dépôt d'une plainte contre quatre policiers au mois de mai dernier devant le doyen des juges d'instruction du tribunal de grande instance de Lille, le juge Flavien Noailles a été officiellement nommé le 17 novembre pour prendre l'affaire en charge. 

Le 17 novembre, c'est aussi à cette date que Jacques Heusèle a disparu. C'était un lundi en 2008 comme les autres pour cet agent en assurance d'Arras, âgé de 59 ans. "Je m’en rappelle comme si c’était hier", livre sa femme Nicole. "Nous avions eu un week-end mouvementé, je pensais que mon mari irait au travail plus tard. Mais comme chaque jour, il est parti vers 7h45 et est revenu vers 12h30 pour le déjeuner. La dernière phrase qu’il a dite à mon fils, c’est 'la salle de bain est libre'. J’entends encore le claquement de la porte quand il est reparti vers 13h45."

Un véhicule retrouvé en Belgique

Ce jour-là, l'assureur a quitté son bureau vers 14h45, prétextant un rendez-vous à Valenciennes, et a demandé à sa secrétaire de "faire comme d'habitude", c'est-à-dire de fermer certains volets de son bureau et laisser les ordinateurs allumés pour son retour. Il n'est jamais repassé. "Vers 19h30-20 heures, avec mes fils, nous nous sommes mis à table", se remémore Nicole Heusèle. "Nous nous sommes dit qu’il avait oublié de nous prévenir qu’il avait une commission au Rotary Club. Puis 22h30, 23 heures… j’ai appelé les pompiers puis la police." Avec l'un de ses fils, la femme au foyer se rend au bureau. Une agence vide avec pour seule présence la lumière tamisée des ordinateurs en veille.

Le véhicule de Jacques Heusèle, une Mercedes achetée en leasing, est retrouvée deux jours plus tard, le 19 novembre à Erquelinnes, en Belgique, à 120 kilomètres d'Arras et à une soixantaine de Valenciennes, où il avait prétendu avoir rendez-vous. A l'intérieur, les policiers belges vont retrouver la sacoche de l'assureur et une enveloppe kraft, "où il y mettait des liasses de billets", vide. Aucun relevé d'empreintes n'est réalisé. Le corps de Jacques Heusèle est découvert deux mois plus tard, le 25 janvier 2009, dans la rivière Sambre, à Charleroi, toujours de l'autre côté de la frontière.

Dans son sac à dos, les enquêteurs retrouvent une bouteille de Coca-Cola, un portefeuille, un carnet et une haltère de cinq kilos. Jacques Heusèle ne savait pas nager, précise sa famille. La présence du poids n'est pas le seul élément intrigant. La montre du défunt, qui n'était pas étanche, s'est arrêtée le 21, soit quatre jours après sa disparition. Par ailleurs, entre l'endroit où le véhicule a été découvert et celui où le corps, ne présentant pas de blessures particulières, a réapparu, il y a pas moins de huit écluses à passer à une période où le courant de l'eau est faible. 

500.000 euros de dettes

Le scénario du suicide est plausible. Le lendemain de la disparition de Jacques Heusèle, trois inspecteurs de la société d'assurance Aviva, pour laquelle travaillait le défunt, se présentent à son bureau pour réaliser un audit. Alors que la société observe un taux d'impayés chez les clients s'élevant à 45%, sa compagnie va l'accuser d'avoir détourné 150.000 euros. Le défunt serait-il devenu un agent véreux? L'affaire semble bien plus complexe. En imitant la signature de son épouse, il a prélevé 47.000 euros sur l'assurance-vie de sa belle-mère, 41.000 euros sur celle de sa femme. L'homme a également souscrit 12 crédits à la consommation et ouvert une dizaine de comptes dans différents établissements bancaires.

Au total, Jacques Heusèle avait contracté 500.000 euros de dettes. L'assureur, fils de pharmacien, fait partie des notables locaux. Membre fondateur du Rotary Club local, il a été mandataire financier à deux reprises pour Denise Bocquillet, candidate Modem aux élections cantonales et régionales. "Mon mari a toujours fait de la politique, il a été au RPR, puis au CNI (Centre national des indépendants et des paysans) puis avec de Villiers, il s'entendait très bien avec la municipalité d'Arras", détaille Nicole Heusèle. "J'ai appris qu'il devait être très bien placé sur la liste pour les municipales mais il a été lâché."

Des prénoms féminins

L'homme est également secret, contrôlant la vie de sa famille. "C’était quelqu’un de très maniaque, qui faisait attention à tout, mais nous étions une famille", confie son épouse. "Il n’était pas bavard." Nicole Heusèle avait le droit d'aller voir son époux à son bureau "sur rendez-vous". "Quand mes fils ont grandi, j'ai voulu travailler, il m'a répondu 'qui va préparer mon déjeuner?'", s'agace-t-elle. "Il ne voulait pas que j'aie mon indépendance pécuniaire." Le courrier de la maison est lui envoyé vers une boîte postale et récupéré uniquement par Jacques Heusèle, qui ouvrait les lettres de sa femme et ses fils.

"Pour moi, il avait peur", analyse Nicole Heusèle. "Il a été victime d’un chantage et il avait peur qu’on reçoive des lettres." Car en mai 2009, son fils Arnaud se décide à feuilleter les agendas de son père, "un petit carnet et un grand par année depuis 1980", explique-t-il. Les grands formats comportaient les rendez-vous professionnels. Dans les petits, la famille va découvrir une seconde vie, une vie secrète aux mœurs débridées. "Sur la page de gauche étaient inscrits des trajets, Lille, Paris, Jeumont, des endroits où on ne savait pas qu'il allait. Sur la page de droite, une cinquantaine de prénoms féminins, des âges, les mots 'bracelet', 'chaîne', 'haltère'", détaille Arnaud Heusèle, parlant également de phrases "aux connotations sexuelles".

Des lenteurs judiciaires

Autant d'éléments qui font naître de nouvelles hypothèses. "Pour moi, il y a une affaire de mœurs, il est tombé dans un réseau", insiste le fils du défunt. Avec sa mère et son frère, il mène "un combat contre un mur" pour "savoir qui était (son) père". Dénonçant l'immobilisme de la justice à Béthune, Arnaud Heusèle assure que "chaque élément compromettant est systématiquement supprimé" du dossier: l'historique de la boîte mail personnelle qui se trouvait sur un disque dur, les auditions du frère de Jacques Heusèle, Christian, ainsi qu'une dizaine d'autres. 

La procédure est empreinte d'"erreurs, de flou, de manquements", martèle Arnaud Heusèle. L'autopsie du corps du père de famille n'a été réalisée que deux ans après sa mort et les éléments "ne permettent pas de poser le diagnostic de noyade avec certitude". Les analyses des agendas ou du téléphone portable du défunt vont être demandées en 2012. L'audition d'un homme qui s'est spontanément présenté à la famille Heusèle parlant d'un réseau de prostitution à Mons et Bruges n'a jamais été effectuée. Plus étonnant, l'un des comptes bancaire de la SCI familiale a disparu du dossier. Autant d'éléments qui ont été réclamés dans une demande d'actes rédigée par Arnaud Heusèle, reconverti en juriste. 

Nouvelle procédure

Cette demande a été rejetée, la famille, qui ne compte plus beaucoup de soutiens - "le mari d'une amie lui a interdit de me voir", explique Nicole Heusèle - a fait appel. En septembre dernier, les Heusèle ont reçu un deuxième avis de fin d'information concernant les deux instructions pour "abus de confiance", "abus de confiance aggravé", "chantage", "vol" et "assassinat". Nicole, Alban et Arnaud Heusèle ne veulent pas entendre parler d'un non-lieu. En mai dernier, ils ont déposé une nouvelle plainte, cette fois-ci à l'encontre de quatre policiers, qui ont enquêté sur cette affaire pour "faux et usage de faux en écriture publique" et "obstacles à la manifestation de la vérité".

Cette plainte a été déposée devant le doyen des juges d'instruction près du tribunal de grande instance de Lille, Jean-Michel Gentil. Ils espèrent que le magistrat intransigeant de l'affaire Bettencourt fera éclater la vérité. Le juge Noailles a été nommé le 17 novembre. "Je souhaite qu’il fasse le travail qui n’a pas été fait", espère Arnaud Heusèle. "Je veux aller jusqu’au bout pour mes enfants", renchérit Nicole Heusèle. "Il est normal qu’ils sachent la vérité. Je ne rends pas responsable mon mari de tout. Qui l’a embarqué dans cette aventure?" Des questions auxquelles la famille, à la recherche d'un nouvel avocat depuis la révocation du dernier, accusé lui aussi de traîner les pieds pour conduire la procédure, compte bien obtenir des réponses.

Justine Chevalier