BFMTV

Affaire Grégory: le juge Lambert, un jeune magistrat confronté à une enquête hors normes

Jean-Michel Lambert, premier juge d'instruction de l'affaire Grégory, a été retrouvé mort à son domicile sarthois ce mardi soir. Retraité depuis trois ans, il était entré dans la carrière judiciaire par une enquête qui n'a toujours pas livré ses secrets 33 ans après.

Le magistrat Jean-Michel Lambert a été retrouvé mort ce mardi soir dans son appartement près du Mans (Sarthe). A présent âgé de 65 ans, il était connu de l'opinion depuis ses premiers pas dans le monde judiciaire, il y a de cela 33 ans. Il était en effet le premier juge d'instruction nommé pour se saisir du dossier mis sur pied à la mort du petit Grégory Villemin, dont le corps avait été retrouvé dans la Vologne le 16 octobre 1984. 

L'Etat condamné en 2004

"Il est tout jeune à ce moment-là et on connaît l’emballement médiatique autour de cette affaire. Cet homme se retrouve avec l’obligation non seulement de gérer une affaire très délicate mais aussi des médias très pressants qui demandent énormément d’informations. A l’époque, les magistrats ne sont pas aussi rodés qu’aujourd’hui à tenir des conférences de presse", a retracé ce mardi soir la journaliste de BFMTV, Cécile Danré. 

Sa conduite de l'instruction avait été vivement critiquée. Le 5 juillet 1985, il avait décidé d'inculper pour assassinat Christine Villemin, mère de Grégory, après que des études graphologiques avaient affirmé qu'elle pouvait être l'un des corbeaux. En 1993, elle est totalement innocentés pour "absence totale de charges". Presque un aveu d'erreur judiciaire quand, en plus, en 2004, l'État est condamné pour "dysfonctionnement du service public de la justice".

La gestion de Murielle Bolle

Mais c'est surtout sa gestion du témoignage initial de Murielle Bolle, où elle dénonçait son beau-frère Bernard Laroche comme le kidnappeur de l'enfant, qui plane sur son enquête.

"Il se retrouve dans une situation où après la première inculpation qu’il décide de faire, celle de Bernard Laroche, il est presque contraint par la pression médiatique de donner une conférence de presse. Et il en dit un peu trop ce jour-là parce qu’il va révéler la raison pour laquelle il a choisi d’inculper Bernard Laroche, explique Cécile Danré. Cette raison, c’est le témoignage de Murielle Bolle dont il va révéler la teneur alors qu’il est tenu au secret de l’instruction. S’ensuit la rétractation de Murielle Bolle."

Bernard Laroche avait ensuite été abattu par le père de Grégory, Jean-Marie Villemin, en mars 1985. 

"Une affaire qui m’a accompagné tout au long de ma vie"

Il avait été dessaisi de cette instruction en 1987, au profit d'un magistrat chevronné, le juge Simon, dont des extraits du carnet, parfois très durs au sujet de son prédécesseur, ont été dévoilés sur BFMTV ce mardi. En 1987, toujours il participe à l'émission Apostrophes de Bernard Pivot et subit les attaques de certains des invités qui remettent en cause ses compétences.

Jean-Michel Lambert avait bien entendu poursuivi ensuite une carrière qui avait laissé place à la retraite il y a trois ans. Jean-Michel Lambert a été juge d'instance à Bourg-en-Bresse (Ain) de 1988 à 2003 avant de devenir vice-président du Tribunal de grande instance du Mans (Sarthe) jusqu'en 2014.

Mais jamais le souvenir de cette première et si terrible affaire ne l'avait quitté, comme il l'avait confié à BFMTV, dans un entretien accordé le 13 septembre 2014: "C’est une affaire qui m’a accompagné tout au long de ma carrière et de ma vie." Pour preuve, il lui a consacré deux livres intitulés Le petit juge (1987), son surnom au milieu des années 80, et De combien d'injustices suis-je coupable ? (2014).

"Des atteintes personnelles dont je me souviens trente ans après"

Il avait également expliqué ses difficultés dans l'instruction de l'affaire par les conditions particulières avec lesquelles il avait composé: "J’étais seul juge d’instruction à Epinal, du 1er septembre au 31 décembre 1984. Comme par hasard, je n’ai jamais eu autant de dossiers à traiter que cette année-là. J’avais deux cabinets à gérer pendant quatre mois et une autre dimension a été très importante: la pression médiatique." Il avait aussi glissé: "Je vivais au quotidien des atteintes personnelles dont je me souviens trente ans après". 

Un surnom peu amène, échafaudé à la fois sur la base de sa jeunesse au moment de sa prise en charge du dossier et de sa manière parfois controversée de le traiter, lui a longtemps collé à la peau: le "petit juge". Très marqué par celui-ci, il en avait fait le titre du livre qu'il avait publié, au moment où l'enquête lui avait été retirée, en 1987. 
Robin Verner