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357 rixes entre bandes en 2020: comment expliquer la multiplication du phénomène?

357 rixes ont été recensées en 2020 en France, une hausse de 24% par rapport à 2019. La majorité se sont déroulées en Île-de-France avec, par exemple, une augmentation de 80% de ces violences en Essonne.

Ce n'est pas un effet de loupe. Plusieurs rixes ont endeuillé la région parisienne ces dernières semaines, et selon les chiffres du ministère de l'Intérieur, ces affrontements entre bandes sont un phénomène en hausse ces dernières années. 357 rixes ont ainsi été recensées en 2020 en France, contre 288 en 2019, ce qui représente une hausse d'environ 24%. Trois personnes ont été tuées et 218 blessées lors de ces affrontements l'année dernière.

"Quand on regarde les chiffres depuis cinq à six ans, on voit bien qu'il y a une augmentation du phénomène de ces rixes", déclare Guillaume Farde, consultant sécurité pour BFMTV. "Il peut y avoir une accalmie certaines années, mais globalement on a une tendance à la hausse", explique-t-il, rappelant que "357 affrontements entre bandes en 2020, cela veut dire quasiment un affrontement par jour".

· Un phénomène majoritairement francilien

À l'échelle nationale, l'Intérieur recense 74 bandes, dont 46 sont du ressort de la préfecture de police de Paris, qui comprend aussi la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne et les Hauts-de-Seine. Mais selon l’Observatoire national de la délinquance, ce chiffre serait sous-évalué, car les services de renseignement ont peu à peu délaissé la surveillance de ce phénomène pour se concentrer sur la radicalisation.

En Île-de-France, sur 186 affrontements recensés en Grande couronne en 2020, 99 l'ont été dans l'Essonne, soit une augmentation de +80% par rapport à 2019 (55 faits) et 54 dans le Val-d’Oise, soit une augmentation de +20% (45 faits commis en 2019).

"Toutes les semaines, il y a quelque chose, des affrontements entre bandes d'Epinay, de Brunoy, de Vigneux ou Quincy. C'est une vraie difficulté qu'on connaît depuis deux ans", explique à l'AFP Corinne Chaigne, directrice-adjointe de l'association de prévention spécialisée Val d'Yerres-Val de Seine, dans l'Essonne. "On sent quand des tensions sont en train d'arriver, on sent qu'il peut y avoir des 'matchs retours' (...) ça pourrait arriver n'importe quand".

Si le phénomène des affrontements inter-quartiers concerne majoritairement la région Île-de-France, il tend à augmenter depuis 2019 en province où la part des faits comptabilisés est passée d'une moyenne de 9% à plus de 16%.

Le phénomène est en revanche en perte de vitesse dans la capitale. La préfecture de police de Paris a ainsi recensé 83 phénomènes de bandes à Paris en 2020 contre 89 en 2019, 99 en 2018, 112 en 2017 et 159 en 2016.

· Qu'est ce qu'une "bande"?

Selon la définition du ministère de l'lntérieur, on considère un groupe comme une "bande" lorsqu'il est composé d'au moins trois personnes, avec un noyau dur, bien que la structure puisse varier. Le regroupement peut être dû à des raisons sociales, culturelles, ou encore délictuelles. Il y a également l'idée que ce groupe crée une atmosphère de crainte, d’insécurité et d’intimidation.

Loin de constituer des groupes hiérarchisés et structurés, ces bandes s’agrègent au gré des événements. Il n’y a pas forcément de chef ni d’organisation clanique, ce sont des adolescents qui grandissent et se retrouvent ensemble, ce sont des bandes mouvantes dont les membres entrent et sortent. D'après les données de la Préfecture de police de Paris, dans 67% des cas il s'agit de mineurs (âge moyen de 17 ans), en grande majorité des hommes.

· D'où partent les affrontements?

Un incident pouvant paraître anodin, comme une altercation dans un lycée, est susceptible de dégénérer en guet-apens ou bataille rangée, après avoir été attisé par des vidéos et messages postés sur les réseaux sociaux. L'affrontement peut être très violent, mettant aux prises des jeunes armés de couteaux, de bâtons, de bombes lacrymogènes, de marteaux, ou, mais plus rarement, d’armes à feu.

"Vous avez un prétexte, une humiliation", déclare sur BFMTV Francis Szpiner, maire LR du 16e arrondissement de Paris et avocat du jeune Yuriy, violemment frappé en janvier. "Quand elle restait en tête-à-tête, cela pouvait passer mais à partir du moment où elle est sur les réseaux sociaux, il faut 'venger' son honneur, et donc les réseaux sociaux accélèrent à la fois le motif de la querelle, et permettent plus facilement le regroupement".

La rivalité entre bandes peut aussi trouver son origine dans un contexte de trafic de stupéfiants. Les bandes sont également généralement rattachées à un quartier sensible et à la défense d’un territoire.

· Pourquoi une augmentation des violences dernièrement?

L'augmentation du phénomène ces dernières années n'est pas clairement compris par les observateurs, mais certains éléments peuvent être identifiés.

"Il peut y avoir plusieurs raisons expliquant cette hausse ou cette augmentation des chiffres", déclare ce jeudi sur BFMTV, Maître Sophiane Ben Ali, avocat pénaliste dans la défense des jeunes. "Il peut y avoir des raisons assez structurelles, on parle souvent de ghettoïsation ou d'absence d'autorité", explique-t-il, rappelant que "le confinement a mis à mal pas mal d'activités scolaires ou extarscolaires, c'est peut-être un facteur".

Mais la cause qui revient presque systématiquement, c'est celle des réseaux sociaux, qui "ont une part importante dans ce phénomène d'exacerbation des violences. On a souvent des personnes qui vont se filmer et diffuser des images", explique l'avocat. "Il y a une mutation, ils sont très jeunes embarqués dans le collectif et échappent complètement aux adultes grâce aux réseaux sociaux, tout devient très rapide, toujours plus vite. Les réseaux sociaux raccourcissent leur processus de pensée", abonde Corinne Chaigne.

"On a une influence extrêmement néfaste des nouvelles technologies, moins des réseaux sociaux que des messageries cryptées, ce qui fait que c'est compliqué à surveiller et à anticiper. On a des gamins qui vivent en permanence dans le partage d'images d'extrême violence", déclare sur BFMTV, Romain Colas, maire PS de Boussy-Saint-Antoine (Essonne), ville où un adolescent a été tué fin février lors d'une rixe. "Cette vie permanente dans un monde parallèle de violences sur des messageries fait qu'on a des gamins qui n'ont pas le sens commun vis à vis de la violence".

· Que faire pour arrêter le phénomène?

Pour l'élu, il s'agit d'une problématique qui doit se traiter par toute la société, dont doivent se saisir les pouvoirs publics et l'Éducation nationale. "On a des gamins de plus en plus jeunes qui n'ont aucune conscience de la gravité des actes que potentiellement ils peuvent commettre, qui sont détachés par rapport à la violence, qui sont capables, pour certains, de dire ou de comettre des horreurs sans exprimer le moindre affect", s'inquiète Romain Colas.

Les ministres de l'Intérieur, de la Justice et de l'Éducation se sont réunis lundi pour décréter la mobilisation générale du gouvernement contre le phénomène des rixes entre jeunes. Un plan de lutte contre les bandes, initié en 2010, doit être renové et adopté d'ici le 1er mai, ont annoncé les ministères de la Justice et de l'Intérieur dans un communiqué.

Il prévoit notamment de recourir à des groupes locaux de traitement de la délinquance, sur le modèle de celui mis en place à Paris qui associe police, mairie et services éducatifs sous l'égide du parquet. Leur but sera notamment de surveiller les réseaux sociaux via lesquels les jeunes peuvent se donner rendez-vous pour en découdre. La sécurité aux abords des écoles, le suivi de l'absentéisme scolaire et la médiation de quartiers doivent également être renforcés.

Sarah Lou-Cohen avec Salomé Vincendon