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Suehiro Maruo et Junji Itō, deux maîtres du manga d'horreur à lire, pour frissonner de terreur

"Tomino la maudite" et "Spirale", deux classiques du manga d'horreur disponibles en français

"Tomino la maudite" et "Spirale", deux classiques du manga d'horreur disponibles en français - Casterman - Delcourt/Tonkam

Les deux maîtres de l'horreur japonaise, Suehiro Maruo et Junji Itō, exploitent, chacun à sa manière, nos peurs les plus intimes. Ils reviennent en force dans les librairies françaises, avec plusieurs mangas à ne pas manquer.

Un dessin peut provoquer le rire, émouvoir et susciter l'admiration. Peut-il aussi faire peur? Deux maîtres du manga d'horreur, les Japonais Suehiro Maruo et Junji Itō, de retour ces jours-ci en librairie avec une forte actualité, en sont la preuve vivante.

Maître de l'ero-guro, croisement entre l’érotisme et le macabre, Suehiro Maruo (né en 1956) revient avec Tomino la maudite (Casterman), sa dernière œuvre en date qui est aussi sa plus accessible à ce jour - et la meilleure porte d’entrée sur son univers.

Cet auteur révélé en Europe par Mœbius au début des années 1990 renoue dans ce récit attendu depuis sept ans par ses fans avec ses thèmes fétiches, les bêtes de foire et le cirque, pour raconter les mésaventures de jumeaux dotés d'étranges pouvoirs dans le Tokyo interlope des années 1930.

"Tomino la maudite" de Suehiro Maruo
"Tomino la maudite" de Suehiro Maruo © Casterman
"Très rapidement, j’ai vu l’ambition que mettait Maruo dans ce titre, le renouvellement et le dépassement de ses propres codes pour s’affranchir des contraintes du ero-guro et proposer une œuvre plus littéraire, moins immédiatement horrifique", commente Wladimir Labaere, son éditeur français. "L'outrance est beaucoup moins frontale, beaucoup moins brutale. Il semble vouloir s’affranchir des passages obligés de l’ero-guro, de l’idée intrinsèque du genre de choquer par des visions d’horreur."

"Un léger strabisme qui fait très, très peur"

L’horreur reste présente. Elle naît désormais de la beauté froide et diffuse de son dessin: "C’est là que Maruo cherche à nous faire peur", confirme son éditeur. "Il y a un contraste saisissant entre la beauté plastique de son dessin et les visions d’horreur qu’il met en scène." Un contraste perceptible surtout dans le visage et les yeux des personnages: "Il a des personnages de porcelaine. Ils sont inexpressifs et semblent impénétrables. On ressent de la froideur et de la fragilité en même temps. C’est très impressionnant."

Et l’éditeur d’ajouter: "Il lui suffit de bien placer les pupilles pour créer un léger strabisme qui fait très, très peur. Maruo fait ça depuis quelques années et c’est un des trucs qui m’effraie le plus chez lui." C'est ainsi qu'il se dessine également: "dans son autoportrait, il est tout en rondeur, et si tu regardes dans le détail ses yeux, tu découvres un truc bizarre."

Autoportrait du mangaka Suehiro Maruo et un personnage de son manga "Tomino la maudite"
Autoportrait du mangaka Suehiro Maruo et un personnage de son manga "Tomino la maudite" © Casterman

Auteur au style méticuleux, Suehiro Maruo mêle dans ses histoires esthétiques purement japonaises et art pictural occidental des XIXe et XXe siècles (Dali, Magritte, etc.): "Maruo - et c’est une des clefs de la fascination qu’il peut exercer - a opéré un mélange de ses influences occidentales et d’une passion dévorante pour le Japon de l’entre-deux-guerres. Il est unique dans son genre." Le premier tome de Tomino la maudite, paru fin janvier (en attendant la suite et fin en mai), en est la preuve - et ne laissera aucun lecteur indifférent.

Une réflexion sur le mal incarné

Epuisée en français depuis quelques années, l'oeuvre Junji Itō (né en 1963), l'autre grand maître contemporain de l'horreur, va connaître dans les prochaines semaines un important comeback éditorial. Delcourt ouvre les hostilités le 17 mars avec les rééditions de Gyo (2002), précurseur de Sharknado qui raconte l’invasion de créatures mutantes, et Spirale (1998-1999), son chef d'œuvre sur une ville qui bascule dans la folie à cause de spirales.

Sa nouvelle série, La Déchéance d'un Homme, classique de la littérature japonaise signé Osamu Dazaï qui lui a permis de renouveler entièrement son style, accompagne ces ressorties. Un retour aux sources pour Delcourt qui avait publié il y a vingt ans une grande partie de l'œuvre de Itō avec des couvertures fluorescentes ou désagréables au toucher qui ont marqué les lecteurs.

Les nouveautés Junji Ito chez Delcourt
Les nouveautés Junji Ito chez Delcourt © Delcourt/Tonkam

Le 7 juillet, le label Mangetsu, nouveau venu sur la scène manga, sortira Tomié (1987-2000) dans une édition deluxe. Oeuvre phare de Junji Itō, Tomié est le portrait d’une femme qui pousse les hommes à la tuer de façon horrible. Dotée de la faculté de se régénérer à partir de n'importe quel morceau de son corps, elle les poursuit de sa vengeance. "C'est une réflexion sur le mal incarné: est-ce qu’on te force à faire du mal ou est-ce que c’est le mal qui vient te chercher?", analyse Sullivan Rouaud, directeur du label Mangetsu.

Un engouement phénoménal

Source d'inspiration pour le cinéaste Guillermo del Toro et l'écrivain R.L. Stine (Chair de poule), Junji Itō a été redécouvert ces dernières années par la jeune génération de fans de mangas. Il doit ce second souffle aux séries animées disponibles sur la plateforme de streaming Crunchyroll et à ses collaborations avec le créateur de jeux vidéo Hideo Kojima (Itō apparaît dans Death Stranding). Le réalisateur Alexandre Aja, qui est fan, planche d'ailleurs sur une adaptation de Tomié.

"Mis à part Spirale, Tomié, Gyo et Rémina qui ont un peu marché, les autres titres ne se sont pas énormément vendus. C'est devenu un vrai phénomène il y a deux ans quand Arte a diffusé un épisode de Tracks spécial Junji Itō. Beaucoup de personnes l'ont alors découvert comme un génie", raconte Pascal Lafine, son éditeur chez Delcourt/Tonkam, qui a découvert ses premières histoires à la fin des années 1990. "J'ai beaucoup souffert avec cet auteur que j'ai longtemps gardé au catalogue malgré les ventes moyennes ou très basses de certains titres. C'est assez étonnant de voir qu'il y a aujourd'hui un engouement aussi phénoménal pour cet auteur."

Disciple de Kazuo Umezu, le premier grand maître du manga d’horreur, Junji Itō a commencé sa carrière comme dentiste avant de se consacrer à temps plein au dessin. Il est l'auteur d'une œuvre horrifique à l'imaginaire débordant, sans limites. Ses images, qui témoignent d'un art de la tension hors du commun, sont capables d'installer le malaise en quelques secondes. Il est aussi le maître des récits courts d’horreur: "Personne n’arrive à infuser autant d’horreur en si peu de temps que lui. Il peut te mettre mal à l’aise en l’espace de trois pages", précise Sullivan Rouaud.

Une planche de "Spirale" de Junji Itô
Une planche de "Spirale" de Junji Itô © Delcourt/Tonkam

Dans ses histoires, l’horreur est omniprésente: impossible d’y échapper. "Une fois que t’es entré chez Itō, il referme son piège petit à petit, sans laisser d’espoir, sans laisser de morale, et ce n’est jamais gratuit. Il est plus dans la torture de l’esprit que celle du corps", note Sullivan Rouaud. Cela n’empêche pas les personnages de Junji Itō de subir les pires supplices - et de voir le plus souvent leur tête tordue dans tous les sens: "Le visage permet selon lui d'exprimer très rapidement la descente aux enfers", complète Pascal Lafine.

"Il aime tout ce qui est gluant et flippant"

L'horreur est protéiforme dans son œuvre. Il a adapté Frankenstein, a signé des récits dans la lignée de Lovecraft (Spirale) et a proposé des histoires dérangeantes employant les canons du "body horror" ("horreur corporelle"), comme La Femme Limace (1991-1995), où une jeune fille voit sa langue se transformer en limace. Il parvient toujours à trancender un point de départ repoussant: "Je pense que tout le monde a envie de vomir en pensant à ça et lui, il en fait un conte tragique, presque mythologique!", s’exclame Sullivan Rouaud.

"Il aime tout ce qui est gluant et flippant", renchérit Pascal Lafine. "Il exploite toutes les choses du quotidien qui paraissent inoffensives et peuvent faire peur dans certaines situations, comme dans Gyo, où il mélange en une créature des zombies, des requins et des araignées." Junji Itō est aussi l'auteur de récits horrifiques aux ambitions philosophiques, comme Le Mystère de la faille d’Amigara, disponible dans la nouvelle édition de Gyo. On y suit des étudiants qui découvrent une montagne dont les failles ont des formes humaines...

Derrière ses allures de conte lovecraftien, Spirale propose quant à lui de nombreux éléments de critique sociale: "La particularité de Spirale, c'est qu'on peut y retrouver des gens qu'on a rencontrés, qu'on a maltraités, comme ce garçon que tout le monde snobe à l'école et qui devient un escargot. Il se transforme ainsi, parce que tout le monde le voit comme ça", indique Pascal Lafine.

La redécouverte de l'œuvre de Junji Itō va se poursuivre dans les prochains mois. Delcourt va rééditer Rémina, la planète de l'enfer, un récit post-apocalyptique, tandis que Mangetsu se chargera du reste de l'œuvre du mangaka. "On va revoir la traduction et le lettrage à zéro de toute son œuvre en gardant les onomatopées japonaises", précise Sullivan Rouaud, qui révèlera son line-up complet Junji Itō le 27 février.

A lire:

Tomino la maudite
, Suehiro Maruo, Casterman, 336 pages, 22 euros. Un tome disponible. Le deuxième paraît le 12 mai.

Gyo
, Junji Itō, Delcourt, 416 pages, 24,95 euros. Disponible le 17 mars.

La Déchéance d'un Homme
, Junji Itō, Delcourt, 224 pages, 7,99 euros. Un tome disponible le 17 mars.

Spirale (intégrale)
, Junji Itō, Delcourt, 664 pages, 29,99 euros. Disponible le 17 mars.

Tomie (intégrale)
, Junji Itō, Mangetsu, 752 pages, 24,90 euros. Disponible le 7 juillet.

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV