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Alexandre Aja: "Les films d’horreur sont les seuls qui semblent pouvoir rivaliser avec Marvel"

Crawl d'Alexandre Aja

Crawl d'Alexandre Aja - Copyright 2019 Paramount Pictures Corporation. All rights reserved. / Sergej Radović

Alexandre Aja revient sur le succès de son dernier film Crawl et raconte sa carrière à Hollywood, l’avenir du cinéma d’horreur et son projet de film avec Steven Spielberg.

Installé depuis une quinzaine d'années à Hollywood, Alexandre Aja a rencontré des succès (La Colline a des yeux, Mirrors, Piranhas) et des échecs (Horns, La Neuvième Vie de Louis Drax).

Maître de l’horreur depuis Haute tension avec Cécile de France, il revient à ses premières amours avec Crawl, un survival où une jeune femme est enfermée dans un sous-sol avec des alligators pendant un ouragan de catégorie 5.

Alexandre Aja, que nous avons rencontré à l’occasion de la sortie vidéo de Crawl, ce mercredi 4 décembre, se souvient du tournage éprouvant, et évoque sa fierté pour ce film qui lui a permis de conforter sa place à Hollywood: "Ce film plaît et j’espère restera."

C’est une sacrée année pour vous: Crawl est un succès dans le monde entier et Tarantino le considère comme l'un des meilleurs film de 2019!

C’était la cerise sur la gâteau. Venant de quelqu’un qui est à ce point-là un connaisseur du cinéma de genre, c’était incroyable. L’année a été surprenante. Je savais que j’avais besoin de faire Crawl. J’était tombé amoureux du synopsis dès le départ. Il y avait quelque chose de très simple dans l’histoire de cette jeune femme qui sauve son père pendant une tempête en Floride dans une zone inondée et infestée d’alligators. Je retrouvais un petit peu ce qui avait fait l’ADN de Haute Tension. Imaginer que le film recevrait d’aussi bonnes critiques partout dans le monde, c’était vraiment loin. Ça restait un film d’alligators. Ce n’était pas la meilleure idée sur le papier. C’était un tournage difficile. On en a bavé. 

C’est le sujet même du film: une renaissance par la douleur.

Exactement. Quand les survivals sont difficiles à faire - et ça m’est arrivé notamment avec La Colline a des yeux -, ça aide pour faire le film. Il y a une espèce de mise en abyme: les conditions de tournage d’un survival participent évidemment au résultat. Les acteurs jouent dans des conditions proches de ce que vivent leur personnage. Il n’y avait pas d’alligators, mais tout le reste était quasiment vrai. Au lieu de le faire sur une journée, ils l’ont fait sur quarante jours. C’était plus difficile. On a tellement souffert dans l’eau.

Le film évoque aussi d’une certaine manière votre lutte pour survivre à Hollywood.

Le survival, à Hollywood, est un bon genre pour parler de l’industrie [Wes Craven l’a notamment fait dans Freddy sort de la nuit et Scream 3, NDLR]. Malgré les eaux agitées, les tempêtes, les alligators, piranhas et autres requins qui existent là-bas, je continue d’être très heureux de mon expérience américaine. Je ne vais pas mentir: à chaque fois, c’est difficile. Je pourrais parler pendant des heures de certaines aberrations. À chaque fois, le film peut s’arrêter, devenir quelque chose de complètement différent ou partir en vrille. Finalement, j’ai réussi à garder le contrôle de mes films. 

Il y a en effet dans Crawl une attention aux bruitages et aux silences qui est assez rare dans ce genre de production. Dans les films américains, la musique ne s’arrête jamais.

On a beaucoup discuté de la gestion du son sur ce film. L’action se passe pendant un ouragan catégorie 5. Il n’y a rien de plus bruyant. Garder le silence qui était nécessaire à la construction du suspense, ce n’était pas facile. Et la musique, en plus, n’aidait pas. Il y a beaucoup de musique, mais dès le départ on avait envie d’être le plus réaliste possible et d’être avec les personnages. La musique devait être là pour donner une voix. Je me souviens que dans un film comme Cujo [une adaptation de Lewis Teague de Stephen King, NDLR], le personnage du chien y est vraiment personnifié par un thème musical. J’avais envie de la même chose pour Crawl. Je voulais que la musique soit là pour accentuer la menace plus que pour soutenir l’émotion ou la lutte pour survivre des personnages.

Est-ce plus simple de travailler avec Sam Raimi qu’avec Wes Craven?

Ce sont deux personnalités complètement différentes. Sam, c’est quelqu’un qui très positif, qui aime vraiment l’horreur. C’est le producteur dont on rêve, dans le sens où il est vraiment là pour comprendre la vision du réalisateur et la défendre auprès du studio. Il a toutes les réponses si on en a besoin. Il est très attentif. Wes, c’était particulier: je faisais un remake d’un de ses films. Ça a été difficile par moment pour lui. C’est quelqu’un qui aime les histoires, les histoires vraies. Il a souffert toute sa vie de se retrouver dans cette niche du cinéma d’horreur, qui a été un énorme succès pour lui, mais quand on voit ce film avec Meryl Streep, La Musique de mon cœur [drame musical sorti en 1999, NDLR], c’est peut-être ça qu’il voulait vraiment faire.. Ce n’était pas forcément quelqu’un qui avait envie de faire du cinéma de terreur toute sa vie. 

Vous vouliez réaliser la suite de La Colline a des yeux. Quelle était votre idée?

Si on avait demandé à un public x ou y à l’époque ce que pouvait raconter la suite, 90% des gens auraient répondu: les militaires arrivent. J’ai regretté que la suite [sortie en 2007 et produite par Wes Craven, NDLR] aille dans cette direction. L’histoire que j’avais imaginée à l’époque, et qui est encore plus d’actualité d’aujourd’hui, était de suivre un groupe de migrants qui traversaient la frontière américaine et pour éviter les border patrols se retrouvaient dans la zone interdite. Ils devaient s’unir avec quelques survivants qui venaient d’Amérique du Sud pour combattre un autre ennemi dans les collines. C’était vraiment une idée très différente et, je pense, plus dans l’esprit du premier film. 

Il y a aujourd’hui une nouvelle génération de réalisateurs d'horreur à Hollywood, avec notamment Jordan Peele, Fede Alvarez et Mike Flanagan…

Cette nouvelle génération est impressionnante. Fede Alvarez [le réalisateur de Don't breathe, NDLR] est fabuleux. Jordan Peele représente une vraie force aujourd’hui de production et de réalisation. Avec un vrai amour du genre. C’est très impressionnant de voir comme il va bouleverser les cartes à Hollywood. Quand j’ai commencé à faire des films d’horreur là-bas, la vidéo était encore très forte. On avait des budgets plutôt conséquents pour faire ce genre de films. J’ai toujours eu la chance de faire des films avec des budgets importants. C’est vrai que le modèle de ces dernières années, comme les petits budgets de Blumhouse, donne des films qui sont parfois malins, très efficaces comme Get Out, mais on voit qu’il n’y a pas assez de moyens. Grâce à des succès comme Get Out, Jordan Peele peut réimposer comme James Wan [le créateur de Saw et Conjuring, NDLR] l'a fait une échelle de budget conséquent qui permet de faire des films avec du temps, de créer de la peur, de l’atmosphère, du détail. En un seul, de faire des films qui ne ressemblent pas à des téléfilms. 

Vous sentez qu’il se passe quelque chose?

Ça revient en force. Crawl a été fait avec 13 millions. Sans un bruit et Pet Sematary 20 millions. Comme les Conjuring. Il y a de moins en moins de petits films, et plus de films moyens qui sont bien moins chers que les Marvel et les Disney. Ce sont des chiffres qui aux Etats-Unis permettent de tout faire: Alien, Pulp Fiction, etc… Ce n’est pas un poids qui permet aux studios de tout contrôler. Ça permet de garder une liberté artistique, de pouvoir raconter n’importe quel type d’histoire. 

Est-ce vrai que vous préparez un film dont le spectateur est le héros avec Steven Spielberg et Mike Flanagan?

Oui. Pour tourner un tel film, on doit tourner trois fois trois films différents. Pour une heure et demie d’expérience, on a quasiment quatre heures de films à tourner. C’est évidemment trois fois plus d’écriture, mais c’est très intéressant: à chaque fois que quelqu’un va voir le film en salles, il va avoir une expérience complètement différente, avec la majorité du public qui décide. C’est ce qui a intéressé Spielberg: avoir cette technologie en salles et non à la télévision, comme Netflix avec Bandersnatch. Il parle de près d’un millier de salles l’année prochaine. Ça permettra aux gens de venir vivre une première expérience, de pouvoir revenir avec un prix dégressif et de voir le film en groupe pour avoir une expérience différente. Spielberg a eu un coup de cœur pour cette technologie. J’espère que le scénario sera à la hauteur de ses attentes pour qu’il travaille avec nous. Son ambition c’est trouver de nouvelles manières de ramener les gens en salles. 

Ça doit être stimulant. 

On vit vraiment un âge d’or de l’horreur aujourd’hui. Ce sont les seuls films qui semblent pouvoir rivaliser avec Marvel. Il y a quelque chose de similaire dans l’expérience. Peut-être même supérieure. Un film qui fait vraiment peur, qui vous tient en haleine du début à la fin, c’est une expérience qui est aussi forte que de voir Avengers. Et ça coûte évidemment moins cher.
Jérôme Lachasse