BFMTV

Us: Jordan Peele, l'ex-comique devenu le nouveau roi de l'horreur

Connu pour ses sketchs dénonçant les stéréotypes racistes, le réalisateur Jordan Peele s'est imposé en deux films comme le nouveau maître du cinéma horrifique.

"Voici que je fais venir sur eux un malheur auquel ils ne pourront échapper. Ils crieront vers moi, et je ne les écouterai pas." Ce verset, extrait du Livre de Jérémie, dans La Bible, est omniprésent dans Us, le nouveau cauchemar de Jordan Peele, le réalisateur et scénariste oscarisé de Get Out. La citation résume à la fois parfaitement Us, thriller horrifique où une famille modèle est harcelée par ses doubles, et son ambition dans le cinéma d'horreur qu'il chérit depuis son enfance. 

Connu pendant une dizaine d'années comme la moitié du duo comique Key & Peele, imitateur hors pair de Barack Obama, Jordan Peele a toujours rêvé de devenir réalisateur. Aujourd'hui acclamé comme le nouveau maître de l'horreur, il développe des projets à tour de bras et chacun de ses films est désormais attendu avec impatience, le public comme les critiques se demandant quelle tare de la société il va disséquer avec son regard pervers et ironique. 

Jordan Peele sortira en avril sa nouvelle version de La Quatrième dimension (sur CBS All Access), où il reprend le rôle de présentateur jadis endossé par Rod Sterling. L'heureux producteur de Blackkklansman de Spike Lee chapeaute aussi un remake du classique de l'horreur Candyman et The Hunt, une série Amazon où Al Pacino incarne un chasseur de vampires.

Retour du refoulé

En attendant, il a imaginé dans Us un monde qui ressemble étrangement au nôtre. Il suit les Wilson, Adelaïde (Lupita Nyong’o), Gabe (Winston Duke), et leurs enfants Zora (Shahadi Wright Joseph) et Jason (Evan Alex), en vacances dans la maison familiale située à Santa Cruz. Le soir, quatre individus leur ressemblant trait pour trait les attaquent...

Truffé de symboles et de références aux classiques du genre, de Freddy à Stephen King, Us est pour Jordan Peele une métaphore sur la crise que traverse actuellement la société américaine. Les doubles, qui se présentent dans le film comme des Américains, sont le reflet tordu de la famille modèle des Wilson. Us est un film sur le traumatisme, le retour du refoulé, cette force ancienne et terrible qui n’attend que de ressurgir. Sous le couvert du divertissement et du frisson, le réalisateur espère démarrer une discussion sur les sujets qui minent les Etats-Unis. 

Jordan Peele a toujours imaginé ses œuvres de cette manière. Il a toujours cru dans le pouvoir de la fiction pour révéler les maux de la société. Conçu sous Obama, "à une époque où il y avait un désir fort dans le pays d’effacer toute conversation sur le racisme", mais sorti sous Trump, Get out est devenu un brûlot dénonçant les affaires qui ont "dynamité la société américaine", a-t-il raconté à Première

"Trayvon Martin, Michael Brown, Eric Garner… Tous ces jeunes Noirs qui ont été tués parce qu’ils étaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Je devais partir de cette peur cinématographique des banlieues, et la subvertir encore davantage en plaçant le public dans la peau d’un Noir contraint de s’y balader la nuit et craignant pour sa vie... Je savais que si les gens pouvaient s’identifier à cette terreur-là, le reste du film coulerait de source."

"Plus jeune, j’avais 300 VHS"

L'élection de Trump a cependant bouleversé son ambition de clore le film sur une touche sombre, a-t-il expliqué à la revue Cinemateaser: "Quand Trayvon Martin a été assassiné et que le pays a soudain prêté l’oreille, le propos du film est devenu caduc parce que tout le monde s’est mis à parler des questions raciales. Le film a effectivement évolué: il devait alors fournir un héros, offrir une évasion, une libération. Ce qui avait démarré sur le papier comme un signal d’alarme a en fait évolué en histoire héroïque." Piégé par une famille de Blancs qui veut en faire un esclave sexuel, le héros, Chris Washington, parvient à s'en sortir.

Dans Key & Peele (2012-2015), les sketchs les plus réputés avaient aussi l'ambition de révéler les maux de la société. Avec son acolyte Keegan-Michael Key, Jordan Peele utilisait dans cette série hilarante la pop culture pour dénoncer les stéréotypes et clichés racistes de la société américaine. Dans White zombies, ils imaginent une société où les Noirs vivent enfin paisiblement car les Blancs, tous transformés en zombies, refusent de les manger. Dans Substitute teacher, un de leurs sketchs les plus connus, un remplaçant noir écorche les prénoms de ses élèves WASP. Les satires de Peele et de son camarade Key sont aussi tranchantes que les ciseaux en or brandis par les doubles dans Us

Us
Us © Copyright Universal Pictures

Ce goût de mêler horreur et comédie, que l'on retrouve jusque dans Us, son film le plus terrifiant, lui vient de l'enfance. "Plus jeune, j’avais 300 VHS et je me faisais ma petite collection perso", s'est-il souvenu au magazine Cinemateaser. "J’avais 13 ans, j’aimais Alien, Shining, Edward aux mains d’argent", a-t-il indiqué dans Le Monde. "Et à cet âge, le comique n’est pas très différent de l’horreur. Les deux satisfont l’envie qui nous démange de mettre en évidence l’absurdité du monde."

Comédie et horreur

Dans Us, Jordan Peele a glissé quelques allusions au cinéma qui l'ont construit. Un personnage arbore ainsi un t-shirt Thriller, dont le clip est signé John Landis, un autre réalisateur qui a mêlé comédie et horreur: "Il fait partie de mon panthéon", a-t-il confirmé au Monde cette semaine. "Nous nous sommes rencontrés il y a quelque temps ; il m’a aidé à devenir membre de l’Académie [des Oscars, NDLR]. Plusieurs de ses films m’ont marqué: The Blues Brothers (1980), Un prince à New York (1988) avec Eddie Murphy… Et, surtout, La Quatrième Dimension (1983), dont je suis en train de coproduire un remake, pour la télévision."

Steven Spielberg, co-réalisateur de La Quatrième Dimension, a lui aussi beaucoup compté. Jordan Peele lui rend hommage à plusieurs reprises dans Us: "Spielberg est un monstre sacré. E.T., l’extraterrestre (1982) est peut-être l’expérience cinématographique qui a le plus durablement changé ma vie", a-t-il déclaré au Monde. "J’use de nombreuses techniques 'spielbergiennes'. Raconter comment une famille résout ses problèmes à travers une aventure extraordinaire: cette question est au cœur du cinéma de Spielberg. C’est aussi le sujet d’Us."

Jérôme Lachasse